Avec Everybody Wants to F- Me, Jonathan Schey ne se contente pas de tordre la rom-com : il lui colle une lame sous le sourire. Et quand Taron Egerton se retrouve au milieu de ce grand numéro de faux gentils, on comprend vite que le film vise moins la drague que le théâtre social qui l’accompagne.

Le projet arrive avec une promesse assez réjouissante pour les cinéphiles qui aiment quand le vernis craque : un long métrage londonien qui mélange romance, thriller, horreur et satire, sans demander la permission à personne. Présenté à Toronto pour les débuts de Schey en long format, le film s’inscrit dans une tradition très britannique du malaise élégant, celle qui adore observer les bonnes manières jusqu’au moment où elles se mettent à puer la manipulation. On pense à ces œuvres qui prennent le confort bourgeois, le goût affiché pour le cinéma d’auteur, la politesse de façade, puis les font passer à la moulinette. Pas pour faire joli. Pour faire mal. Le film ne demande pas si l’on est prêt pour un rendez-vous galant ; il demande surtout si l’on supporte encore les mecs qui se croient vertueux parce qu’ils parlent doucement.

Dans le cinéma contemporain, ce genre de cible a la cote parce qu’elle dit quelque chose de notre époque mieux qu’un discours de sociologue en costume trop serré. Le “nice guy” performatif, celui qui se fabrique une aura de sensibilité comme on se commande un café de spécialité, est devenu un personnage presque aussi répandu que le serial killer dans les plateformes de streaming. Sauf qu’ici, Jonathan Schey ne semble pas vouloir en faire un simple gag. Il s’attaque à une posture, à une façon de se vendre moralement tout en gardant les réflexes du prédateur mondain. Et c’est là que le film peut devenir plus intéressant qu’un simple exercice de style : il vise le petit théâtre de la séduction contemporaine, avec ses codes, ses mensonges et ses micro-violences. En gros, le film ne rigole pas seulement avec les dragueurs : il démonte la machine à paraître.

Et c’est précisément là que Taron Egerton entre dans la danse, ou plutôt dans le piège.

Le faux gentil, ce grand classique qui pue un peu

On connaît la partition. Le type se présente comme délicat, cultivé, attentif, presque trop propre pour être honnête. Il cite les bons films, les bons livres, les bons combats. Il a le verbe souple et l’ego blindé. Dans un film comme Everybody Wants to F- Me, cette figure peut devenir une arme comique redoutable, parce qu’elle concentre à elle seule tout un imaginaire de la séduction contemporaine : le désir d’être aimé, la peur du rejet, la mise en scène permanente du “moi correct”. Jonathan Schey semble vouloir faire du personnage un point de rupture, un miroir déformant où l’on voit autant la lâcheté masculine que la comédie sociale qui l’entoure. Et franchement, ça change des rom-coms qui confondent encore la toxicité avec du charme. Le faux gentil, c’est le loup qui s’excuse avant de mordre.

Ce qui rend le sujet fertile, c’est qu’il ne se limite pas à un portrait d’homme pénible. Il touche à une économie entière du regard, du désir et de la validation. Le cinéma adore ça, parce que la séduction est déjà une mise en scène, donc un terrain de jeu idéal pour le mélange des genres. Quand la romance bascule vers le thriller, puis l’horreur, on ne change pas seulement de ton : on révèle ce que la comédie romantique cache souvent sous ses rubans. La peur du ridicule, la violence du rejet, la pulsion de contrôle. Tout ce qui, dans une soirée un peu trop arrosée, peut faire basculer l’ambiance du “ça va, on se parle” au “ah, d’accord, on est là-dessus”.

Taron Egerton, l’air sympa et la zone grise

Le casting de Taron Egerton n’a rien d’anodin. L’acteur possède ce mélange de charisme accessible et de nervosité contenue qui peut faire merveille dans un rôle ambigu. Il a souvent incarné des figures de performance, des hommes qui doivent tenir une image, qu’elle soit héroïque, musicale ou sociale. Ici, le choix semble presque méta : prendre un acteur capable de séduire sans forcer pour jouer un personnage dont la séduction devient suspecte. C’est malin, parce que le spectateur se laisse d’abord prendre au jeu avant de sentir le sol glisser. Et quand le sol glisse dans une satire, on tient souvent quelque chose de plus mordant qu’un simple concept bien emballé. Egerton peut jouer le mec charmant ; le film, lui, veut savoir ce qu’il y a derrière le sourire.

Cette logique de casting rappelle les meilleures comédies cruelles, celles qui savent que la crédibilité d’un personnage dépend de la confiance qu’il inspire avant de la trahir. On n’attaque pas un monstre sacré, on attaque un type qu’on pourrait croiser au bar, au vernissage ou dans la file d’attente d’un cinéma d’art et d’essai (oui, celui qui parle plus fort que le film). C’est là que la satire peut devenir vraiment méchante, au bon sens du terme : quand elle ne caricature pas un cliché, mais qu’elle attrape un comportement reconnaissable, presque banal, et le retourne contre lui-même. Le film semble vouloir faire ça avec une précision de scalpel et une bonne dose de malaise. Pas de quoi servir des petits fours.

Toronto, Londres et la petite guerre des apparences

Le cadre londonien compte aussi beaucoup. Londres reste un décor parfait pour les récits de classe, de désir et d’hypocrisie polie : la ville y est assez chic pour masquer la violence, assez froide pour la faire remonter à la surface, assez codée pour que chaque interaction ressemble à une négociation. Dans cette géographie-là, la satire trouve un terrain idéal. Le film peut jouer sur les intérieurs feutrés, les bars trop design, les conversations qui se veulent subtiles et finissent par sentir la stratégie à plein nez. Et comme le long métrage passe par Toronto pour sa première grande exposition, il s’inscrit déjà dans cette circulation internationale des œuvres qui veulent exister à la fois comme objet de festival et comme proposition de genre. Le film a l’air de dire : regardez comme on est civilisés, puis regardez ce qu’on se fait entre nous.

Ce qui intrigue, au fond, c’est la manière dont Jonathan Schey semble vouloir tenir ensemble des choses qui se mangent d’ordinaire le nez : le rire et l’angoisse, le flirt et la menace, le plaisir du genre et la critique de ses codes. Quand ça marche, on obtient un objet qui ne se laisse pas ranger sur une étagère. Quand ça rate, on a un cocktail un peu trop content de lui. Mais sur le papier, le pari a de la gueule. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de moquer des hommes pénibles, ni de faire un exercice de style à la mode ; il s’agit de regarder comment le cinéma peut encore débusquer les petites lâchetés qui se cachent derrière les grands discours. Et ça, mine de rien, ça vaut mieux qu’un énième rendez-vous raté au nom du second degré. Le vrai malaise, ici, c’est peut-être qu’on reconnaît tous quelqu’un.

Part.
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