À Venise, Machérie Ekwa Bahango n’a pas seulement gagné un prix de développement avec Madi Makambu : elle a surtout rappelé qu’un pays entier peut être traité comme un angle mort du cinéma mondial. Et quand le Congo réclame d’être vu autrement, ce n’est pas une coquetterie d’autrice, c’est une bataille de représentation.

Le décor est connu, ou plutôt mal connu. La République démocratique du Congo, géant démographique et territoire d’une complexité folle, reste sous-représentée sur les écrans internationaux, souvent réduite à des récits de guerre, d’extraction ou de chaos. Or le cinéma africain, depuis des décennies, se bat précisément contre cette paresse de regard. On pense à Ousmane Sembène, à Souleymane Cissé, à Abderrahmane Sissako, à toute une lignée qui a compris qu’un pays ne se résume pas à ce que les autres veulent y projeter. Dans ce contexte, voir une cinéaste congolaise être distinguée à la Mostra de Venise, via la section Final Cut, n’a rien d’anecdotique. C’est même le genre de signal qu’on aimerait voir plus souvent, histoire de sortir un peu de la monoculture des récits calibrés pour l’export. Le vrai enjeu, ici, n’est pas seulement de faire un film, mais de reprendre la main sur l’image.

Machérie Ekwa Bahango s’inscrit dans cette génération d’autrices et d’auteurs qui refusent la posture du témoin exotique. Son cinéma, déjà remarqué pour sa manière d’embrasser les contradictions sociales et politiques du Congo, cherche moins à illustrer un pays qu’à le faire parler de l’intérieur. Avec Madi Makambu, le projet prend une dimension presque programmatique : montrer le Congo sans le réduire à son malheur, sans le transformer en simple décor de crise pour spectateur occidental en quête de frissons moraux. Et ça, mine de rien, c’est un sacré caillou dans la chaussure de tout un système de production et de diffusion qui adore les récits lisibles en une ligne. Ici, le film devient une riposte esthétique autant qu’un geste politique.

Venise, la vitrine et le filtre

Pour rappel, la section Final Cut de Venise n’est pas un tapis rouge de plus : c’est un espace de post-production pensé pour aider des films africains et moyen-orientaux encore en montage à trouver partenaires, finitions et visibilité. Autrement dit, on est au cœur de la machine industrielle, là où se décide souvent si un long métrage existera vraiment ou restera un beau projet dans un dossier PDF. Ce type de sélection dit beaucoup de la géographie du cinéma mondial : les films venus du Sud global doivent encore passer par des sas de validation, des marchés, des labos, des vitrines. Rien de neuf sous le soleil, mais ça continue de piquer. Et quand un projet congolais y trouve sa place, il ne gagne pas seulement une chance de boucler son budget de production ou sa postproduction ; il gagne aussi le droit d’être regardé autrement. Dans ce jeu-là, la visibilité est déjà une forme de conquête.

Ce qui frappe chez Bahango, c’est la netteté du propos. Elle ne demande pas la charité cinéphile, elle réclame de la place. Pas un strapontin, pas une case « cinéma africain » qu’on ressort au moment des festivals pour se donner bonne conscience, mais un espace où le Congo peut produire ses propres récits, ses propres mythologies, ses propres blessures aussi. Parce qu’un pays sans films, ou avec des films filtrés par d’autres, finit par être raconté à sa place. Et là, on touche au péché originel de tant de représentations contemporaines : confondre visibilité et parole. Être montré n’a jamais suffi ; encore faut-il pouvoir se raconter.

Le Congo, pas en carton-pâte

Le titre du film, Madi Makambu, sonne comme une promesse de matière vivante, de langue, de texture locale, loin des récits standardisés qui collent des identités toutes faites sur des réalités infiniment plus mouvantes. C’est là que le cinéma devient intéressant : quand il cesse d’illustrer un discours pour fabriquer une perception. On n’attend pas d’un film congolais qu’il fasse la leçon au monde, on attend qu’il fissure les clichés, qu’il déplace le regard, qu’il fasse sentir ce que les cartes postales et les dépêches ne savent jamais dire. Et si la phrase de Bahango résonne autant, c’est qu’elle touche juste : un grand pays ne devient pas grand par décret, mais par la capacité de ses artistes à en écrire la mémoire. Le cinéma, ici, n’est pas un miroir : c’est un atelier d’histoire.

Il y a aussi, derrière cette affaire, une question de circulation. Les films africains restent trop souvent coincés entre manque de financement, faibles réseaux de distribution et domination des plateformes ou des marchés occidentaux sur la fenêtre d’exploitation. Résultat : des œuvres existent, mais elles peinent à rencontrer leur public hors des circuits festivalisés. On connaît la chanson, et elle commence à fatiguer. D’où l’importance des espaces comme Venise, qui peuvent servir de tremplin, à condition de ne pas transformer les cinéastes du continent en fournisseurs de « diversité » pour programmateurs pressés. Machérie Ekwa Bahango, elle, semble refuser ce rôle-là. Tant mieux. Le Congo n’a pas besoin d’être décoratif ; il a besoin d’être central.

Une cinéaste, un pays, une prise de parole

Ce qui rend la démarche de Bahango précieuse, c’est qu’elle ne sépare pas la forme du fond. Revendiquer une autre image du Congo, ce n’est pas seulement changer de sujet ; c’est aussi changer de point de vue, de rythme, de hiérarchie des corps et des espaces. En clair, faire du cinéma autrement pour ne pas recycler les mêmes fantasmes. Et c’est là que l’on mesure la portée d’un projet comme Madi Makambu : il ne cherche pas à cocher la case du film « important », il veut exister comme œuvre, avec ses choix, ses tensions, sa singularité. Ce qui est déjà beaucoup plus ambitieux que la plupart des produits culturels qui se contentent d’avoir l’air utiles. Au fond, Bahango ne demande pas qu’on admire le Congo ; elle demande qu’on cesse de le mal regarder.

On verra bien ce que donnera le film une fois achevé, monté, distribué, exposé au vrai monde des salles et de la circulation internationale. Mais la prise de parole, elle, est déjà là, nette, sans bavure, et ça change des slogans creux qu’on nous sert d’habitude entre deux communiqués. Si le cinéma sert encore à quelque chose, c’est peut-être à ça : remettre un pays au centre de son propre récit. Le reste, les tapis rouges et les dorures, c’est du vernis. Le Congo, lui, mérite mieux qu’un rôle de figurant dans le film des autres.

Part.
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