À Saint-Paul-de-Vence, on a moins assisté à une simple grand-messe du cinéma qu’à une séance de rattrapage géopolitique : quand l’industrie tangue, les États remontent sur scène. Et comme souvent, la France y joue les chefs d’orchestre, la Corée du Sud les partenaires les plus affûtés, pendant que Hollywood regarde tout ça avec son mélange habituel de fascination et de légère panique.

Le décor n’avait rien d’anodin. Un site historique du sud de la France, des terrasses baignées de soleil, des jardins de sculptures, des dirigeants venus de plus de 60 pays, et tout ce petit monde réuni pour parler d’un secteur qui traverse une zone de turbulences assez peu glamour : compression des fenêtres d’exploitation, domination des plateformes, inflation des coûts, grèves, recomposition des circuits de financement, et désormais l’IA qui s’invite à la table comme un invité qu’on n’a pas vraiment convié. Depuis 2020, le box-office mondial n’a pas retrouvé son niveau d’avant-crise, et les grands studios continuent de bricoler entre franchises, reboots et stratégies de marque, histoire de ne pas trop tirer une balle dans le pied. Le cinéma mondial ne manque pas d’images ; il manque surtout de stabilité.

Dans ce contexte, voir la France et la Corée du Sud mises au premier plan n’a rien d’un hasard folklorique. Les deux pays incarnent, chacun à leur manière, une autre idée de la puissance culturelle : d’un côté, un État qui protège encore son écosystème avec une obstination presque romantique ; de l’autre, une industrie qui a transformé sa vitalité locale en machine d’exportation redoutable, de Parasite à Squid Game, en passant par une galaxie de films et de séries qui ont fait exploser la carte du monde. Quand Hollywood parle croissance, Paris et Séoul répondent souveraineté.

Le tapis rouge, c’est bien. Le rapport de force, c’est mieux.

En apparence, ce genre de sommet ressemble à une réunion de gens très importants qui se félicitent d’être très importants. En réalité, c’est là que se négocie la suite du film. Les discussions autour de l’IA, notamment, ne relèvent pas du gadget technologique : elles touchent au droit d’auteur, à la rémunération des créateurs, à la fabrication des images, à la postproduction, et à cette question un peu vertigineuse de savoir qui possède encore la main sur la fabrique des récits. Les studios veulent des outils, les auteurs veulent des garde-fous, les plateformes veulent de la vitesse, et les États veulent éviter que tout ça parte en vrille. Classique. Le futur du cinéma se joue désormais autant dans les salles que dans les clauses d’un contrat.

La présence de patrons de festivals, d’exploitants, de diffuseurs, de streamers et de responsables politiques dit bien la nature du problème : on ne parle plus seulement d’œuvres, mais d’écosystèmes. Le cinéma n’est plus une simple chaîne allant du tournage à la sortie en salles ; c’est un champ de bataille où se croisent financement, circulation des œuvres, données d’audience, diplomatie et influence. Depuis que les plateformes ont imposé leur logique de volume, les salles se battent pour conserver leur statut de fer de lance, tandis que les États cherchent à préserver une exception culturelle qui ressemble parfois à une forteresse assiégée. Et pourtant, sans cette forteresse, bon courage pour défendre autre chose que la loi du plus gros chèque.

La France, cette vieille reine qui refuse de rendre la couronne

Ce qui frappe, dans ce type de rendez-vous, c’est la constance française : on adore proclamer le cinéma art majeur, puis on passe des heures à parler d’argent, de régulation et de circulation des droits. Et franchement, tant mieux. Le pays a bâti depuis des décennies un modèle où le CNC, les obligations d’investissement, la chronologie des médias et les soutiens publics forment une mécanique parfois lourde, mais encore enviée. Ce n’est pas sexy, mais ça tient debout. Dans une industrie où tant de territoires ont laissé le marché faire le sale boulot, la France continue de rappeler qu’une politique culturelle, ça sert aussi à éviter que tout se résume à une poignée de mastodontes américains. La culture comme moteur de croissance ? Oui, mais à condition d’accepter qu’elle coûte cher avant de rapporter gros.

Ce discours a quelque chose de très français, justement : on y mêle la défense du patrimoine, la stratégie économique et une forme de panache institutionnel. Et ce n’est pas qu’une posture. Le cinéma français reste l’un des rares à conserver une production abondante, une présence en salles solide et une capacité à irriguer séries, animation et coproductions internationales. Le problème, c’est que cette solidité repose sur un équilibre fragile. Les plateformes grappillent du terrain, les entrées se concentrent sur quelques titres, et l’attention du public se fragmente à vitesse grand V. Bref, la maison tient, mais les murs craquent un peu. La France ne protège pas seulement ses films : elle protège l’idée qu’un film n’est pas un simple contenu.

Séoul, ou l’art de transformer la pop culture en arme diplomatique

La Corée du Sud, elle, arrive avec une autre méthode : moins de grands principes affichés, plus d’efficacité industrielle. Son cinéma et ses séries ont démontré qu’un petit marché intérieur, bien structuré et soutenu, pouvait devenir une puissance mondiale. Ce n’est pas un miracle, c’est une stratégie. Investissements publics, formation, exportation, circulation internationale, maîtrise du format série, et capacité à produire des œuvres qui parlent local tout en frappant global. Le résultat, on le connaît : une influence culturelle qui dépasse largement le cadre du divertissement. À Séoul, la pop culture n’est pas un supplément d’âme ; c’est un levier de puissance.

Ce qui rend l’alliance franco-coréenne intéressante, c’est qu’elle oppose deux modèles qui ne se ressemblent pas mais se comprennent très bien. L’un mise sur la régulation et la durée, l’autre sur l’agilité et l’export. L’un protège ses salles comme un trésor national, l’autre a fait de sa vitalité audiovisuelle une machine à conquérir les écrans du monde entier. Ensemble, ils dessinent une alternative crédible à la concentration américaine. Pas une révolution, non. Plutôt une façon de rappeler que le cinéma et la télévision ne sont pas condamnés à vivre sous la loi des plateformes californiennes et des algorithmes qui décident de tout à votre place, merci bien.

Hollywood, le grand malade qui fait encore la leçon

Au fond, la présence des poids lourds hollywoodiens au sommet dit surtout une chose : même affaibli, le centre du système reste obsédé par sa propre survie. Les studios ont beau multiplier les franchises, les suites et les univers étendus, ils savent bien que le modèle s’essouffle. Les budgets de production gonflent, les budgets marketing explosent, et la promesse de rentabilité devient de plus en plus acrobatique. Alors on parle IA, on parle innovation, on parle croissance, on parle coopération internationale. On parle beaucoup, quoi. Quand l’industrie vacille, elle adore appeler ça une transition.

Mais il y a peut-être, derrière ce sommet, une petite vérité moins confortable : la culture n’est pas seulement un secteur à défendre, c’est un moteur économique à part entière, à condition de ne pas la réduire à une ligne de tableur. C’est ce que Paris et Séoul semblent avoir compris mieux que d’autres. Et si Hollywood vient écouter, c’est peut-être moins par politesse que par nécessité. Le cinéma mondial n’attend plus qu’un demi-dieu vienne remettre de l’ordre sur l’Olympe. Il cherche surtout des gens capables de tenir la baraque sans vendre l’âme au plus offrant. Pas très glamour, mais diablement utile.

Reste à voir si les beaux discours du sommet survivront au retour des studios, des bilans trimestriels et des algorithmes affamés. Là, on saura si la culture est vraiment un moteur de croissance, ou juste le plus élégant des alibis.

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