Wim Wenders qui s’attaque à Peter Zumthor, voilà un duo qu’on n’avait pas forcément mis dans la même case du rayon prestige. Et pourtant, derrière le documentaire, il y a une vraie idée de cinéma : filmer un architecte comme on filmerait un monde qui résiste encore au tout-numérique.

À ce stade, on connaît la musique. Les grands noms du cinéma d’auteur vieillissant aiment de plus en plus les formes documentaires, les gestes lents, les portraits d’artistes et les objets qui sentent la poussière noble. Wenders, lui, n’a jamais vraiment quitté ce territoire-là. Depuis Buena Vista Social Club en 1999 jusqu’à Anselm en 2023, il a fait du documentaire une extension naturelle de son imaginaire : pas un sas de respiration entre deux fictions, plutôt un autre terrain de mise en scène. Avec Peter Zumthor, architecte suisse né en 1943, prix Pritzker 2009, auteur des thermes de Vals ou du musée Kolumba à Cologne, on n’est plus dans le simple “portrait de créateur”. On est dans la rencontre entre deux obsédés de l’espace, de la lumière, du silence et de la durée. Bref, du lourd, mais sans la graisse.

Et puis il y a le petit détail qui change tout, celui qui fait sourire l’équipe de la rédaction comme un vieux producteur qui a déjà vu passer trois plans de financement bancals : Brad Pitt a aidé à faire exister le film. Oui, Brad Pitt, l’acteur, le producteur, le type qui a transformé sa société Plan B en machine à crédibiliser des projets où le prestige sert aussi de carburant industriel. Dans le cinéma contemporain, le soutien d’une star ne sert pas seulement à faire joli sur l’affiche. Il rassure les financeurs, ouvre des portes, fluidifie les coproductions, et permet parfois à un film très peu commercial de passer sous les radars du cynisme comptable. Autrement dit, même un documentaire sur l’architecture a besoin d’un demi-dieu hollywoodien pour traverser la jungle.

Quand le béton devient du cinéma

Le choix de Zumthor n’a rien d’un caprice de festivalier en quête de carte postale conceptuelle. Wenders filme depuis longtemps des lieux autant que des personnages, et il sait que l’architecture est un art de la mise en cadre avant même d’être un art du volume. Chez Zumthor, tout repose sur la matière, la texture, l’épaisseur du temps. Ses bâtiments ne cherchent pas à hurler leur présence ; ils s’imposent par leur gravité, leur rapport presque charnel au paysage. Ça, Wenders le comprend instinctivement. Lui qui a souvent filmé des espaces de transit, des routes, des chambres, des villes fantômes ou des bords du monde, trouve chez l’architecte un cousin de création. Le documentaire devient alors une conversation entre deux artisans du vide plein.

Il faut aussi voir ce que ce geste dit de Wenders lui-même. Le cinéaste allemand n’est pas seulement un grand nom de la génération du Nouveau Cinéma allemand ; il est aussi l’un des rares à avoir traversé les décennies sans renier son goût pour l’errance, la contemplation et les formes ouvertes. Là où tant de cinéastes de sa génération ont plié sous la pression du marché ou de la nostalgie, lui a continué à chercher des objets qui lui permettent de penser le monde plutôt que de le survoler. Un film sur Zumthor, c’est presque un autoportrait déguisé : même refus du spectaculaire, même foi dans le détail, même obsession du rapport entre l’homme et son environnement. On n’est pas loin du péché originel du cinéma moderne, celui qui consiste à croire qu’un plan peut encore contenir une idée. Et parfois, miracle, il peut.

Plan B, plan Bizarre, plan gagnant

Le rôle de Brad Pitt dans l’affaire n’a rien d’anecdotique. Dans l’économie du cinéma international, les projets de ce type vivent souvent sur un fil : trop exigeants pour les gros studios, trop coûteux pour les circuits purement artisanaux, trop lents pour les plateformes qui veulent du rendement immédiat. Une star-producteur comme Pitt, surtout via une structure comme Plan B, sert de passerelle. Il apporte une caution, un réseau, une capacité à faire circuler le projet entre financeurs, festivals et distributeurs. C’est le genre de mécanique qui ne se voit pas à l’écran mais qui décide de tout en amont. Sans ce genre de relais, beaucoup de films “nécessaires” restent des dossiers très élégants dans une pile de dossiers très élégants.

Ce qui est amusant, c’est que cette alliance entre Wenders, Zumthor et Pitt dit quelque chose du cinéma d’auteur au XXIe siècle. Pour survivre, il lui faut souvent des alliés venus d’ailleurs : une star, un producteur, une plateforme, un grand festival, parfois les trois à la fois. Le système a beau se raconter qu’il protège la singularité, il fonctionne comme une vieille machine à fantasmes très pragmatique. Le prestige sert de monnaie, la rareté sert d’argument, et l’aura d’un Pitt peut aider un film sur des murs, des pierres et des ombres à exister dans un paysage saturé de franchises, de reboots et de suites qui se prennent pour des continents. C’est moche ? Non. C’est le cinéma tel qu’il tourne aujourd’hui. Un peu de poésie, beaucoup d’architecture financière.

Wenders, ou l’art de filmer ce qui ne court pas après nous

Si ce documentaire attire l’attention, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une trajectoire très cohérente. Wenders n’a jamais cessé de chercher des formes où le temps compte autant que l’image. Chez lui, la lenteur n’est pas une pose, c’est une méthode. Elle permet de laisser apparaître les surfaces, les silences, les résistances. Avec Zumthor, cette logique trouve un terrain idéal : l’architecte ne dessine pas des objets de consommation rapide, il construit des expériences de présence. Le cinéma de Wenders, lui, ne cherche pas à dominer son sujet ; il l’accompagne, le laisse respirer, le regarde se déployer. C’est rare, et franchement ça fait du bien dans un monde où tout doit faire du bruit pour exister.

Reste la question qui chatouille : pourquoi un film sur un architecte nous parle-t-il autant de cinéma ? Parce que les deux arts partagent la même obsession du cadre, du passage, de la lumière qui tombe juste. Parce que Wenders, en filmant Zumthor, filme aussi sa propre idée d’un art qui ne ment pas sur ses matériaux. Et parce qu’au fond, on aime toujours voir un grand cinéaste s’intéresser à quelqu’un qui fabrique des lieux où l’on peut encore penser. Le béton, chez eux, a plus d’âme que bien des dialogues.

Alors oui, le coup de main de Brad Pitt fait sourire. Mais il dit surtout une chose très simple : même les œuvres les plus austères ont parfois besoin d’un peu de glamour pour passer la porte. Le cinéma adore les paradoxes. Celui-ci a au moins le mérite d’être élégant.

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