Avec The Wrong Girls, Dylan Meyer ne cherche pas la respectabilité : elle préfère le flou, la fumée et deux actrices qui savent parfaitement quand laisser le film dérailler. Kristen Stewart et Alia Shawkat y forment un duo de choc dans une comédie stoner shaggy qui mise moins sur la mécanique des gags que sur l’électricité des corps, des silences et des regards. Et franchement, dans un paysage où la comédie américaine aime trop souvent se faire sage pour plaire à tout le monde, ça fait du bien de voir un film qui assume de ne pas marcher droit.
En apparence, on tient là un petit opus de plus dans la longue tradition des errances sous substances, ce sous-genre qui a donné autant de bijoux que de naufrages. Depuis les années 1990, la comédie stoner s’est taillé une place à part dans le cinéma américain : pas assez rentable pour les studios pour devenir un fer de lance industriel, mais assez identifiable pour survivre en marge, entre exploitation en salles, circulation festival et vie prolongée en streaming. Son économie est simple comme bonjour : peu de budget, beaucoup de personnalité, et l’espoir qu’un duo d’acteurs transforme une idée bancale en machine à fantasmes. C’est souvent là que tout se joue. Pas dans le concept, mais dans l’alchimie. Quand ça marche, le film a l’air d’avoir été trouvé plutôt qu’écrit.
Dans le cas de The Wrong Girls, cette impression de désordre n’a rien d’un accident. Dylan Meyer, qui passe ici derrière la caméra, s’inscrit dans une lignée de cinéastes qui savent que la comédie la plus vivante naît souvent d’un léger déséquilibre. Pas besoin d’un scénario au cordeau si le film tient debout grâce à une pulsation, à une manière de faire circuler l’absurde dans le quotidien. On pense à ces films qui avancent en zigzag, avec une fausse nonchalance qui cache en réalité un vrai sens du tempo. Le shaggy, ici, n’est pas un défaut de coiffure : c’est une méthode.
Le duo qui fait tenir la baraque
Surtout, il y a Kristen Stewart. Depuis longtemps, elle a compris qu’un rôle comique se gagne moins par l’esbroufe que par la précision du décalage. Chez elle, le rire naît souvent d’un refus de surjouer, d’une manière de rester à côté du monde sans jamais quitter le cadre. Alia Shawkat, de son côté, possède ce génie très particulier des personnages qui semblent toujours avoir déjà compris que tout part en vrille. Ensemble, elles composent un tandem qui ne cherche pas à être adorable. Mieux : il accepte d’être un peu cabossé, un peu sale, un peu à côté de la plaque. Et c’est là que le film prend. Le vrai moteur, ce n’est pas l’intrigue : c’est la friction entre deux tempéraments.
On pourrait presque parler de lecture méta, tant le casting semble rejouer une forme de contre-programmation de leurs images publiques. Stewart, star devenue actrice d’auteur sans renier l’instinct de la vedette ; Shawkat, habituée des marges, des séries et des rôles qui mordent plus qu’ils ne séduisent. Le film capitalise là-dessus sans en faire un slogan. Il laisse les deux femmes occuper l’espace, improviser l’impression de flottement, faire exister le chaos comme une matière dramatique à part entière. Pas besoin de gros effets quand le simple fait de les voir ensemble suffit à faire circuler l’air.

La fumée, le fond et le reste
Dans ce genre de comédie, le piège est connu : confondre relâchement et paresse. Beaucoup de films stoner s’écroulent parce qu’ils prennent leur propre mollesse pour une esthétique. The Wrong Girls, d’après ce que laisse entendre son accueil critique, évite ce péché originel en gardant une vraie tenue de mise en scène sous son allure de bordel organisé. Dylan Meyer semble préférer les ruptures de ton aux effets de manche, les petits glissements de registre aux grandes démonstrations. Résultat : le film ne promet pas la révolution, mais il a le mérite de ne pas se prendre pour la poule aux œufs d’or de la comédie indépendante. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.
Il faut aussi replacer ce type de film dans le moment industriel actuel. Les studios ont beau continuer à empiler les franchises, les suites et les reboots comme si le box office allait se nourrir éternellement de nostalgie, les comédies originales trouvent encore des poches d’oxygène là où on les attend le moins : chez les distributeurs malins, dans les festivals, ou via des sorties qui misent sur la curiosité plus que sur le matraquage marketing. Une comédie stoner avec Stewart et Shawkat n’a pas besoin de jouer les mastodontes. Elle doit juste être assez singulière pour qu’on en parle à la sortie de séance. Et visiblement, c’est le cas.
Pas la révolution, mais le bon bazar
Ce qui séduit dans The Wrong Girls, c’est précisément son refus de la grande idée. Le film ne cherche pas à faire passer un message, ne se drape pas dans une fausse gravité, ne transforme pas ses héroïnes en emblèmes. Il préfère la dérive, la maladresse, la petite déroute affective. Dans le meilleur des cas, la comédie américaine retrouve là ce qu’elle perd trop souvent : un sens du rythme, du corps, du contretemps. Dans le pire, elle se contente de faire du bruit. Ici, on semble plutôt du côté du premier cas. Et ce n’est pas rien.
Au fond, Dylan Meyer signe peut-être moins une grande comédie qu’un terrain de jeu où deux actrices viennent rappeler qu’un film peut tenir par sa seule vibration. Pas besoin de faire semblant d’être plus grand que soi. Pas besoin de jouer les demi-dieux du rire. Il suffit parfois d’un peu de chaos bien placé, de deux présences qui s’attrapent au vol, et d’une mise en scène assez futée pour ne pas tout lisser. Le cinéma, après tout, adore quand ça part de travers et que ça retombe à peu près juste.
Et puis, soyons honnêtes : dans une industrie qui adore repeindre le même mur en espérant qu’on n’y voie pas la fissure, un film un peu bancal mais vivant a déjà gagné la partie. Pas la guerre, non. Juste la soirée. Ce qui, au fond, est parfois bien plus précieux.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




