Dans Star Wars, mourir n’a jamais été un simple détail de scénario : c’est souvent une question de place dans la machine à fantasmes. Domhnall Gleeson, lui, n’a pas caché que la sortie d’Hux dans The Rise of Skywalker lui avait laissé un goût amer, même si Richard E. Grant tenait le blaster.
Le cas Hux est assez savoureux, dans le sens le plus grinçant du terme. Introduit dans The Force Awakens en 2015 comme un officier impérial raide comme un manche à balai, General Hux incarnait cette nouvelle génération de méchants Star Wars qui n’avaient ni le charisme glacial de Vader ni la majesté toxique de Palpatine, mais une forme de brutalité bureaucratique, presque mesquine. Dans une saga qui a toujours aimé faire passer le flambeau entre monstres sacrés et demi-dieux du côté obscur, Hux faisait figure de petit rouage très efficace. Et puis voilà : The Rise of Skywalker en 2019, 1,07 milliard de dollars au box-office mondial selon Box Office Mojo, un épisode IX conçu dans l’urgence après le départ de Colin Trevorrow, et un personnage sacrifié en vitesse sur l’autel de la clôture. Le problème, ce n’est pas seulement qu’Hux meurt ; c’est qu’il disparaît comme un pion qu’on balaie du plateau.
Dans un entretien accordé à /Film à l’occasion de son nouveau film The Incomer, Domhnall Gleeson a expliqué sans détour qu’il avait trouvé cette mort « dévastatrice », tout en reconnaissant que Richard E. Grant était un très bon choix pour lui mettre fin. La formule dit tout : tristesse de quitter la franchise, mais aussi lucidité d’acteur qui sait qu’un bon méchant n’a pas toujours droit à une sortie noble. Et puis, soyons honnêtes, dans Star Wars, les personnages secondaires ont souvent la durée de vie d’un café tiède. On peut râler, mais la saga n’a jamais été tendre avec ses seconds couteaux.
Un corridor noir, un adieu sec
La mort d’Hux dans The Rise of Skywalker n’a rien d’un grand moment opératique. Pas de duel au sabre, pas de dernier discours, pas de chute dans un gouffre symbolique. Non, juste une exécution rapide, dans un couloir sombre, avec General Pryde qui le descend presque comme on referme un dossier. C’est brutal, presque anti-dramatique, et c’est précisément ce qui la rend intéressante : Abrams, revenu pour refermer la trilogie après le chaos critique provoqué par The Last Jedi de Rian Johnson en 2017, a choisi la prudence, la vitesse, la remise à plat. Résultat : beaucoup de personnages servent de variable d’ajustement. Hux, en particulier, devient une victime collatérale de ce grand réflexe de sécurisation narrative. Quand un studio a les mains qui tremblent, les personnages trinquent.
Gleeson, lui, ne joue pas la diva vexée. Il précise même qu’il n’a pas réalisé lui-même toute la cascade de sa scène de mort, et qu’il n’en fait pas un drame. Là encore, le détail compte : dans une franchise où les effets, les doublures et les chorégraphies de plateau fabriquent autant d’icônes que les têtes d’affiche, l’acteur sait très bien où s’arrête son geste et où commence le travail des cascadeurs. Cette modestie n’est pas anodine. Elle rappelle que Star Wars est un empire collectif, une usine à images où chacun prend sa part du mythe, même quand le personnage finit au tapis. Le mythe, ici, ne se fabrique pas seulement dans le cadre ; il se fabrique aussi hors champ.
Le vilain sans destin, ou presque
Autre valeur intéressante : Hux n’est pas un Sith, n’est pas un utilisateur de la Force, n’est pas un élu du récit. Du coup, sa disparition a quelque chose de plus irréversible que celle de Palpatine, revenu d’entre les morts comme si de rien n’était dans un geste qui a fait lever plus d’un sourcil dans les salles. Hux, lui, n’a pas droit à ce privilège de franchise. Il n’est pas de la caste des revenants. Et c’est peut-être pour ça que Gleeson semble autant attaché au personnage : parce qu’il avait encore de la matière à jouer, du venin à distiller, de la lâcheté à complexifier. Au lieu de ça, la trilogie l’a laissé se dissoudre dans une mécanique de fin de cycle un peu pressée. Dans Star Wars, on peut revenir d’entre les morts ; encore faut-il appartenir à la bonne espèce de légende.
Ce qui rend la réaction de Gleeson plus touchante qu’un simple commentaire promo, c’est qu’elle dit quelque chose de la relation entre un acteur et une saga-monde. Entrer dans Star Wars, ce n’est pas seulement signer pour quelques scènes et une figurine. C’est accepter de devenir une pièce d’un univers étendu où chaque apparition peut nourrir des années de spéculations, de romans, de jeux vidéo et de débats de comptoir. Quand cette place se ferme, il y a forcément un petit deuil. Pas forcément grandiloquent, mais réel. Et on comprend l’amertume de l’acteur : Hux avait encore du jus, encore du fiel, encore de quoi empoisonner la galaxie. Le personnage n’était pas fini ; le film, lui, avait déjà rangé les jouets.
Reste que cette sortie sèche colle assez bien à la logique de The Rise of Skywalker, blockbuster de 2019 pensé comme un rattrapage permanent, un film qui veut contenter tout le monde et finit par donner à chacun un peu moins que prévu. Hux y meurt comme beaucoup d’idées du film : vite, sans cérémonie, presque par réflexe. Et c’est peut-être là que le témoignage de Gleeson devient le plus parlant, au-delà du simple anecdote d’interview. Il pointe la tension permanente entre la mémoire affective d’une saga et sa gestion industrielle. Dans Star Wars, même les morts racontent la politique du studio.
Alors oui, Domhnall Gleeson aurait aimé rester un peu plus longtemps dans la danse. Qui ne l’aurait pas voulu, à sa place ? Mais au moins, il peut se consoler avec un détail de taille : si sortie il devait y avoir, autant que ce soit sous le feu de Richard E. Grant, dans un couloir noir comme un mauvais présage. C’est peu, et c’est déjà très Star Wars. Le genre de petite cruauté galactique qui laisse des traces, même six ans plus tard. Et dans cette galaxie-là, les blessures de méchants comptent presque autant que les victoires des élus.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




