Dans The Martian, Ridley Scott transforme la survie sur Mars en machine à stars, mais c’est un détail de casting qui a mis le feu aux poudres. Entre contrainte de planning, adaptation au dernier moment et accusations de whitewashing, l’affaire raconte très bien comment Hollywood fabrique ses compromis à la chaîne.
Sorti en 2015, The Martian de Ridley Scott adapte le roman d’Andy Weir, paru en 2011, et aligne un casting qui ressemble à un petit sommet de l’industrie américaine : Matt Damon en astronaute isolé, Jeff Daniels en patron de la NASA, Kristen Wiig en communicante, Sean Bean, Jessica Chastain, Kate Mara, Donald Glover… et, au milieu de ce beau bazar, Chiwetel Ejiofor dans le rôle de Vincent Kapoor. Le personnage, dans le livre, s’appelait Venkat Kapoor, un nom qui signalait clairement une ascendance indienne. Sauf que le film, lui, a pris une autre route, et le débat a vite dépassé le simple cas d’école du « bon acteur, mauvais rôle ».
Le point de départ est pourtant très prosaïque. Andy Weir a expliqué dans un AMA Reddit en 2015 que le rôle avait d’abord été attribué à Irrfan Khan, immense acteur indien, avant qu’un problème d’agenda ne le force à quitter le projet quelques semaines avant le tournage. À ce stade, la production ne pouvait plus se permettre de chercher un profil correspondant à une origine précise : il fallait un nom fort, disponible, et vite. Hollywood adore les grands principes, mais il adore encore plus les plannings qui tiennent à trois semaines près.
Cette réalité industrielle change tout. Chiwetel Ejiofor, déjà bien installé dans le cinéma américain après 12 Years a Slave et Children of Men, devient alors le remplaçant de dernière minute. Weir a défendu ce choix en soulignant que l’acteur avait fait un excellent travail et que le film avait finalement trouvé son équilibre. Le personnage devient Vincent au lieu de Venkat, et son identité religieuse est elle aussi modifiée dans le film : là où le roman insistait sur l’hindouisme, l’adaptation ajoute une double appartenance, hindoue et baptiste. Un détail ? Pas vraiment. Dans ce genre de blockbuster, chaque ligne de dialogue est une petite négociation entre fidélité, lisibilité et casting bankable.
Le péché originel des adaptations : qui a le droit d’être qui ?
La polémique n’est pas née de nulle part. En 2015, le groupe MANAA, cité par Variety, a accusé Ridley Scott de participer à un effacement des personnages asiatiques dans l’adaptation. Leur grief visait aussi Mindy Park, interprétée par Mackenzie Davis alors que le patronyme du personnage évoquait une origine coréenne. Le film se retrouvait ainsi pris dans une vieille logique hollywoodienne : quand un studio adapte un texte, il garde le nom, le fonctionnel, parfois la fonction narrative, mais il lisse l’identité dès que ça coince dans le casting ou la perception du grand public. Classique, et un peu crade, soyons honnêtes.

Andy Weir a répondu à cette critique dans un entretien relayé par MTV News, en rappelant qu’il n’avait jamais décrit précisément l’ethnicité de Mindy Park dans le roman. Il ajoutait aussi que, dans le cas de Kapoor, un Américain noir pouvait très bien porter ce nom. Sur le fond, l’argument tient debout : la diaspora, les trajectoires familiales, les métissages et les héritages migratoires font partie du réel américain. Sur la forme, l’affaire montre surtout à quel point Hollywood aime s’acheter une diversité de façade tout en bricolant ses choix au gré des urgences de production. Le problème n’est pas seulement qui joue qui ; c’est la manière dont le système décide, au dernier moment, que l’identité devient optionnelle.
Ridley Scott, l’homme qui adore les empires et les embouteillages
Il y a aussi un petit parfum de déjà-vu dans cette histoire. Ridley Scott, on le sait, n’est pas exactement un novice en matière de casting sous tension, ni un tendre quand il s’agit de faire passer une vision avant les susceptibilités du moment. The Martian arrive après Exodus: Gods and Kings (2014), déjà épinglé pour son recours massif à des acteurs blancs dans des rôles liés à l’Égypte antique. Le cinéaste a souvent travaillé avec des distributions prestigieuses, mais cette stratégie a son revers : plus le film se veut global, plus le moindre écart de représentation devient visible, presque chirurgical.
Et puis il y a la nature même de The Martian. Le film parle d’ingéniosité, de coopération internationale, de science appliquée, de survie collective. Il vend une idée très propre de l’humanité en mode crise, avec la NASA comme machine à fantasmes rationnels. Dans ce cadre, le casting n’est pas un simple habillage : il participe à la crédibilité morale du récit. Quand un personnage nommé Kapoor change de visage et de contours à la dernière minute, on n’est pas dans un caprice de cinéphile pointilleux. On touche à la manière dont le cinéma de studio redistribue, ou non, les places à l’écran. Autrement dit : dans The Martian, la tempête n’a pas seulement soufflé sur Mars, elle a aussi balayé quelques certitudes de casting.
Au fond, l’affaire dit quelque chose d’assez simple et d’assez moche sur Hollywood : la diversité est souvent pensée comme une variable d’ajustement, tant qu’elle ne vient pas contrarier la mécanique du tournage. Irrfan Khan, disparu en 2020 à 53 ans, aurait sans doute apporté une autre texture au rôle ; Chiwetel Ejiofor, lui, a absorbé la contrainte avec une élégance de grand pro. Le film a survécu à ce remaniement, évidemment. Mais la petite cicatrice reste visible pour qui regarde de près. Et c’est bien là que le cinéma devient intéressant : quand la couture industrielle se voit encore sous le costume. Qui a dit que Mars était le seul terrain miné ?
Bande-annonce VF de Seul sur Mars
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




