Chez Adam Wingard, même un plan de pieds peut virer à l’accident industriel miniature. Avec Onslaught, le cinéaste revient à un cinéma plus libre, plus tordu, et surtout moins corseté que ses années MonsterVerse.

Pour remettre les choses à leur place, Wingard sortait de deux mastodontes estampillés Legendary, Godzilla vs. Kong en 2021 puis Godzilla x Kong: The New Empire en 2024, avant de laisser de côté Godzilla x Kong: Supernova pour filer chez A24. Le mouvement dit déjà tout : après avoir joué dans la cour des grands budgets, des calendriers verrouillés et des effets visuels qui mangent la moitié du cerveau d’un studio, il revient à une zone plus nerveuse, plus personnelle, celle où il avait fait ses armes avec You’re Next et The Guest. Et là, forcément, ça respire autrement. On n’est plus dans la machine à fantasmes calibrée pour le box-office mondial, mais dans un film qui aime le malaise, le bizarre, le sale petit rire nerveux au fond de la gorge. Wingard ne revient pas seulement à l’original, il revient au plaisir de déranger.

Et c’est précisément ce goût du dérèglement qui a failli faire sauter un des plans les plus importants du film.

Le plan qui gratte là où ça fait rire

Dans Onslaught, on suit une unité de super-soldats génétiquement modifiés qui s’échappent d’un complexe perdu dans le désert, pendant qu’une ex-sniper de l’armée, incarnée par Adria Arjona, doit protéger sa fille dans un parc de caravanes. Le pitch sent la poudre, les néons et la mauvaise idée assumée, avec Dan Stevens en nazi vieillissant et Rebecca Hall en épouse glaciale. Et c’est justement dans un des premiers plans que Wingard a failli se tirer une balle dans le pied : celui où le personnage de Stevens lèche les pieds de celui de Hall. Le réalisateur a expliqué, lors d’une séance de questions-réponses après projection, qu’il avait éclaté de rire pendant la prise, au point de ruiner le son direct et de devoir passer par l’ADR. Le genre de détail qui dit beaucoup sur le tournage : oui, même un metteur en scène aguerri peut se faire surprendre par l’absurdité d’une image qu’il a lui-même mise en place. Quand le film part en vrille dès le premier mouvement, le réalisateur n’est plus tout à fait un chef d’orchestre, il devient aussi spectateur de son propre chaos.

Ce n’est pas juste une anecdote de plateau pour faire sourire la rédaction et notre chère passion pour les histoires de post-prod qui rattrapent les catastrophes. C’est une clé de lecture. Wingard a toujours aimé les personnages qui déraillent, les corps qui se tordent, les scènes qui basculent du sérieux au grotesque sans prévenir. Dan Stevens, son complice de The Guest et déjà de Godzilla x Kong, est ici exactement dans son registre de petit monstre élégant et inquiétant. Le rire du cinéaste n’annule pas la scène ; il la valide presque. Il signale que le film sait très bien ce qu’il fait : il pousse le curseur jusqu’au malaise, puis regarde si on tient encore debout. Pas très poli, mais diablement efficace.

Affiche de Onslaught
Affiche de Onslaught

Retour au sale gamin du genre

Ce qui frappe, à travers ce récit de tournage, c’est la sensation d’un Wingard débarrassé de la grande liturgie des franchises. Les blockbusters l’ont obligé à composer avec des attentes colossales, des effets de manche et une certaine gravité industrielle. Ici, il retrouve Simon Barrett, scénariste de You’re Next et The Guest, et ça s’entend dans la manière dont le film semble vouloir mordre plutôt que plaire. A24 ne lui demande pas de tenir l’Olympe par les épaules ; le studio lui laisse plutôt la place pour fabriquer un objet bancal, violent, un peu crasseux, qui préfère la nervosité à la majesté. Et franchement, ça lui va mieux au teint.

La distribution participe à cette drôle d’alchimie : Adria Arjona, Eric Wareheim, Reginald VelJohnson, Michael Biehn, Drew Starkey et le combattant UFC Alex Pereira composent un casting qui ressemble moins à une réunion de prestige qu’à un alignement de présences capables de faire dérailler la mécanique. Wingard, lui, revendique une méthode presque paradoxale : rire pendant les prises peut encourager les acteurs, leur signaler qu’ils sont sur la bonne voie. C’est une manière de diriger qui dit beaucoup de son rapport au jeu : pas besoin d’une solennité de marbre, on avance à l’instinct, à la réaction, à l’électricité. Chez lui, le fou rire n’est pas un sabotage ; c’est un outil de mise en scène.

Le retour du cinéma qui mord

Au fond, Onslaught semble prolonger une idée simple : après les géants numériques et les univers étendus, il reste encore de la place pour un cinéma de genre qui préfère la morsure à la bienséance. Wingard n’a pas seulement quitté un train de franchises pour un film original ; il a changé de température. Là où le MonsterVerse exigeait de la tenue, Onslaught autorise le débordement, le rire nerveux, le mauvais goût calculé. Et ce fameux plan, presque ruiné par un éclat de rire, devient presque emblématique de cette liberté retrouvée : un geste trop bizarre pour être neutre, trop précis pour être un accident, trop vivant pour être lissé.

On peut toujours faire mine de regarder ça comme une simple anecdote de tournage. Mais ce serait passer à côté du vrai sujet : Wingard aime quand le cinéma laisse apparaître ses coutures, ses ratés, ses pulsations. C’est là que ça devient intéressant. Et parfois, c’est même là que ça devient franchement tordu. Le plus beau dans cette histoire ? Le plan a survécu. Le bon goût, lui, peut aller se rhabiller.

Part.
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