Avant de faire voler Christopher Reeve en 1978, Richard Donner avait déjà un autre superpouvoir : calmer un plateau qui partait en vrille. Sur Gilligan’s Island, sitcom mal-aimée de CBS, il a joué les médiateurs pendant que critiques, dirigeants et ego se tiraient dans les pattes.
À l’échelle de l’histoire télévisuelle américaine, Gilligan’s Island n’a rien d’un simple petit naufrage de prime time. Lancée en 1964 sur CBS, la série de Sherwood Schwartz arrive dans un climat où la sitcom familiale règne encore en maîtresse, mais où la chaîne supporte de moins en moins les produits qui ne rentrent pas immédiatement dans ses cases. Le pilote a déjà été un chemin de croix : réécriture dans la douleur, montage retravaillé par Schwartz lui-même, puis diffusion obtenue à l’arraché. Ensuite, les critiques se chargent d’enfoncer le clou, et les dirigeants de CBS, visiblement peu amoureux de leur propre programme, déplacent la case horaire comme on déplace un meuble encombrant. Pas franchement le genre de contexte qui nourrit la confiance d’une troupe. On avait donc un show sous pression, une chaîne tiède et un casting qui commençait à sentir le vent mauvais.
Dans ce paysage, Richard Donner débarque comme un type qui ne joue pas les chefs de chantier, mais qui sait très bien tenir un plateau debout. Avant de devenir le metteur en scène de Superman en 1978, il a déjà roulé sa bosse à la télévision sur Have Gun – Will Travel, Get Smart, The Man from U.N.C.L.E. et The Twilight Zone. Sur Gilligan’s Island, il réalise trois épisodes de la première saison, à commencer par « Home Sweet Hut », et Sherwood Schwartz dira plus tard qu’il était « très important » parce qu’il savait détendre l’atmosphère, là où d’autres metteurs en scène pouvaient ressembler à des contremaîtres un peu secs. Bref, Donner ne dirigeait pas seulement des scènes : il huilait la machine.
Le plateau, ce petit théâtre des nerfs
Le plus intéressant, c’est que l’histoire ne se résume pas à un simple souvenir de tournage sympathique. Elle raconte surtout comment une série peut survivre à son propre mauvais accueil grâce à l’énergie de ceux qui la fabriquent. Russell Johnson l’a rappelé plus tard devant la Television Academy : les critiques détestaient la série, au point que l’équipe se sentait reléguée tout en bas de l’échelle. Alan Hale Jr. a, lui aussi, évoqué l’effet dévastateur des premières réactions. Quand le discours extérieur vous traite comme un produit secondaire, le plateau finit par absorber le poison. Et CBS, en déplaçant la série pour soutenir d’autres programmes, n’a évidemment rien arrangé. Le mépris industriel, ça se sent vite dans les couloirs.

Donner, lui, arrive avec une autre énergie. Sherwood Schwartz le décrit comme jeune, enthousiaste, facile à vivre, presque l’inverse du réalisateur-cordon-bleu qui vous serre la vis jusqu’à l’os. Et ce n’est pas qu’une image : dans ses propres entretiens à la Television Academy, Donner parle de Get Smart et de Gilligan’s Island comme de deux des plus beaux moments de sa vie professionnelle. Il raconte même avoir laissé tourner la caméra sur une scène absurde entre Gilligan et Alan Hale Jr., parce que le gag s’allongeait, se déformait, devenait plus drôle à mesure qu’il s’étirait. Voilà le genre de geste qui dit beaucoup sur un cinéaste : il ne cherche pas seulement à « couvrir » une scène, il comprend quand le chaos produit sa propre musique. Le type savait quand lâcher la bride, et ça change tout.
De la comédie de plage au mythe de cape et de collants
Ce détour par la télévision des années 1960 éclaire aussi le futur de Donner. Quand il signe Superman, il ne sort pas de nulle part : il a déjà appris à gérer des ensembles, à faire exister des personnages très typés sans les écraser, à tenir une tonalité entre sérieux et décalage. Sur Gilligan’s Island, il observe un casting qui fonctionne par frottement, par rythme, par relance permanente. Sur Superman, il appliquera une logique voisine à un tout autre niveau de production, avec un budget de blockbuster, une attente colossale et la mission de rendre crédible un demi-dieu en pyjama bleu. Même combat, autre échelle. Le futur réalisateur de l’Homme d’acier avait déjà compris qu’un plateau, c’est d’abord une affaire de confiance.
Et puis il y a quelque chose de très Donner dans cette histoire : une forme de loyauté joyeuse envers les acteurs, presque artisanale, à rebours de la mythologie du grand auteur tyrannique. On le voit déjà ici, dans cette manière de laisser respirer une scène, de rire avec Bob Denver et Alan Hale Jr., de préférer l’élan au contrôle absolu. Ce n’est pas rien, surtout dans une industrie qui adore fabriquer des légendes de domination alors qu’elle tient souvent debout grâce à des gens capables d’éviter l’explosion. Le cinéma et la télévision adorent les monstres sacrés ; ils ont surtout besoin de bons mécaniciens.
Au fond, cette petite histoire de plateau dit beaucoup plus qu’un simple souvenir de tournage. Elle montre qu’avant d’être associé à Superman, Richard Donner avait déjà trouvé sa place dans le grand cirque audiovisuel américain : celle du type qui rassure, qui relance, qui fait redescendre la pression sans tuer l’étincelle. Pas glamour ? Peut-être. Mais sans ce genre de passeur, combien de séries auraient fini en rade avant même d’avoir trouvé leur tempo ? Et si le vrai superpouvoir de Donner avait toujours été là, planqué dans sa façon de garder les autres à flot ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




