Avant que les plateformes ne recyclent les cadavres de la pop culture à la chaîne, CBS avait déjà flairé le bon filon : transformer un roman de 1926 en sitcom de fantômes chic, absurde et un peu snob sur les bords. Topper, aujourd’hui visible gratuitement sur Tubi, ressort comme un drôle de fossile télévisuel : poussiéreux en surface, mais sacrément vivant dès qu’on gratte un peu.
Pour remettre les choses dans leur contexte, Topper naît d’abord sous la plume de Thorne Smith, romancier américain qui publie Topper en 1926, puis Topper Takes a Trip en 1932. Le principe est simple comme une farce de vaudeville : Cosmo Topper, banquier coincé, est le seul à voir les fantômes d’un couple mondain, Marion et George Kerby. Le matériau passe au cinéma en 1937 avec Topper, long métrage signé Norman Z. McLeod, où Roland Young hérite du rôle-titre face à Constance Bennett et Cary Grant. Young décroche même une nomination à l’Oscar du meilleur acteur. Pas mal pour une histoire de revenants qui boivent des cocktails et foutent le bazar dans un salon bourgeois.
En 1953, CBS dégaine donc une adaptation télévisée en bonne et due forme, à une époque où la télévision américaine cherche encore ses codes, ses rythmes et ses mascottes. La série dure deux saisons, aligne 78 épisodes et s’offre un casting qui a de la gueule : Leo G. Carroll en Topper, Robert Sterling et Anne Jeffreys en Kerby, Lee Patrick en Henrietta. On n’est pas dans le sitcom jetable, mais dans une petite machine à fantômes qui a tenu la distance.
Le salon des morts, la guerre des vivants
Le charme de Topper tient à son dispositif d’une limpidité presque insolente. Topper et sa femme emménagent dans une maison qui appartenait autrefois aux Kerby ; les anciens propriétaires, morts lors d’un accident de ski, reviennent hanter les lieux avec, en bonus, un chien Saint-Bernard nommé Neil. Seul Topper les voit. Le reste, c’est du ballet domestique, du quiproquo en série, de la comédie de remariage déguisée en fantaisie surnaturelle. Rien de révolutionnaire, et pourtant ça marche, parce que la série comprend avant tout une chose : le surnaturel n’est drôle que s’il s’insère dans le quotidien le plus banal possible.
Ce qui frappe aussi, c’est la tonalité. Topper n’est pas une série macabre, encore moins une méditation lugubre sur l’au-delà. C’est une fantaisie légère sur la mort, ce qui n’est pas exactement la même chose. La série joue sur l’élégance des fantômes, sur leur insolence, sur leur capacité à parasiter la vie des autres sans jamais perdre leur classe. Bref, des morts plus vivants que les vivants, et ça, la télé adore.

Des plumes avant les paillettes
Autre valeur ajoutée du feuilleton : son petit panthéon de talents en devenir. Parmi les scénaristes crédités sur certains épisodes de la première saison, on trouve un jeune Stephen Sondheim, encore loin de West Side Story et de sa légende de compositeur majeur de Broadway. La série sert aussi de terrain de jeu à Leslie H. Martinson, qui signera plus tard Batman en 1966, et à George Oppenheimer, critique dramatique et scénariste reconnu. On a donc là un drôle de carrefour où la télévision de l’âge classique croise le théâtre, le cinéma de studio et la culture populaire en train de se fabriquer ses propres mythes.
Et puis il y a le détail qui fait sourire jaune aujourd’hui : Topper était sponsorisée par Camel Cigarettes. Les fantômes fumaient à l’écran, les pauses publicitaires s’invitaient dans la fiction, et la série vivait avec cette porosité totale entre récit et réclame. À l’heure où on s’étrangle pour moins que ça, l’image a quelque chose de surréaliste. La télé des années 50 n’avait pas encore appris à faire semblant d’être innocente.
Une série qui a mieux vieilli que son époque
On ne va pas se raconter d’histoires : tout Topper n’est pas facilement accessible, et seulement onze épisodes de la première saison circulent en ligne. La copie est abîmée, le son râpe un peu, les rires enregistrés ont cette texture de vieux tissu qu’on connaît bien. Et pourtant, cette fragilité fait presque partie du plaisir. On regarde aussi une archive, un objet télévisuel qui a traversé les décennies avec ses cicatrices, ses coupes, ses bizarreries de diffusion. Les éditions DVD complètes existent sur le marché de l’occasion, preuve que la série n’a jamais totalement disparu des radars des collectionneurs.
Ce retour en grâce partiel dit quelque chose de plus large : Thorne Smith a nourri la culture populaire bien au-delà de la mémoire officielle. Turnabout, son roman de 1931 sur l’échange de corps, a inspiré un film en 1940 puis une sitcom en 1979 ; The Passionate Witch a clairement ouvert la voie à Bewitched. On a donc affaire à un auteur qui a semé des idées partout, même si l’histoire du cinéma et de la télévision l’a parfois rangé dans la case des curiosités. Pas une relique, plutôt une source souterraine.
Alors oui, Topper a l’air d’une vieille friandise télévisuelle, avec ses fantômes en costume, ses cocktails et ses gags de salon. Mais sous le vernis, il y a déjà tout un imaginaire américain du double, de la maison hantée, du couple impossible et de la comédie de l’au-delà. Et franchement, entre deux franchises qui se prennent pour des religions, ça fait du bien de tomber sur une série qui n’a pas besoin de sauver le monde pour exister. Elle se contente de faire revenir les morts à l’heure de l’apéritif. Ce qui, au fond, est peut-être plus ambitieux qu’un univers étendu avec quinze spin-off. Qui l’eût cru ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




