On a parfois des flops qui sentent l’accident industriel, et puis il y a les autres : ceux qui ratent sans s’écrouler, comme Ender’s Game, gros morceau de SF calibré pour le multiplexe mais jamais assez nerveux pour devenir une vraie machine à fantasmes. Le film de Gavin Hood, sorti en 2013, revient aujourd’hui sur Prime Video, et l’occasion est trop belle de regarder ce faux départ hollywoodien avec un peu de recul plutôt qu’avec la moue habituelle du box-office.
Pour situer le décor : Ender’s Game adapte le roman d’Orson Scott Card paru en 1985, un classique de la science-fiction militaire, et aligne un casting qui, sur le papier, avait de quoi faire saliver l’équipe de la rédaction comme n’importe quel distributeur en quête de fer de lance. Harrison Ford, Ben Kingsley, Viola Davis, Hailee Steinfeld, Asa Butterfield : ça claque. Le problème, c’est que Hollywood adore empiler les têtes d’affiche comme on dresse une table de banquet, sans toujours vérifier si le plat a du goût. Ici, le budget de production annoncé tournait autour de 115 millions de dollars, et le film a fini sa course à 126 millions de recettes mondiales. Oui, il a dépassé son coût initial. Non, ça ne veut pas dire qu’il a gagné de l’argent. Avec les frais de marketing et la logique implacable de l’exploitation en salles, on est plutôt dans le joli petit tir dans le pied que dans le triomphe.
Autrement dit : Ender’s Game n’a pas seulement raté son envol, il a illustré ce moment très hollywoodien où un projet semble cocher toutes les cases avant de se faire avaler par sa propre prudence.
Le roman était culte, le film beaucoup moins
Le péché originel du film tient sans doute à sa position impossible. Adapter un roman adoré, c’est déjà marcher sur des œufs ; le faire en blockbuster SF à gros budget, c’est ajouter la pression du rendement à celle du respect du matériau. Gavin Hood, qui venait de Tsotsi et avait déjà connu des fortunes diverses à Hollywood avec Rendition et X-Men Origins: Wolverine, tente ici de condenser un récit de formation, de stratégie militaire et de manipulation morale dans un emballage spectaculaire. Résultat : ça file droit, ça expose, ça enchaîne les scènes d’entraînement, mais ça laisse parfois l’émotion au vestiaire.
Le film a pourtant un vrai sujet. Derrière les lasers et les simulations de guerre, il parle d’enfants transformés en instruments de pouvoir, de l’endoctrinement, du mensonge comme méthode pédagogique. C’est plus sombre qu’il n’y paraît, presque plus intéressant que son habillage de blockbuster familial. Sauf que la mise en scène reste souvent trop lisse pour faire remonter cette noirceur à la surface. On sent le studio qui veut un film accessible, le livre qui demande davantage de malaise, et au milieu Gavin Hood qui essaie de tenir la barre. Pas simple. Le film veut être à la fois une aventure et une fable politique, et c’est précisément là qu’il se déboîte.

Harrison Ford, le colonel et le vieux routier
Harrison Ford, lui, apporte ce qu’il sait apporter depuis des décennies : de l’autorité, de la sécheresse, une fatigue presque romanesque. Son colonel Hyrum Graff n’a rien d’un héros de vitrine ; c’est un gestionnaire de guerre, un type qui parle comme un homme ayant déjà vu trop de cadets se briser. Ford a souvent défendu ses flops, de K-19: The Widowmaker à Indiana Jones et le Cadran de la destinée, et il a aussi pris la défense d’Ender’s Game au moment où le roman et son auteur suscitaient la controverse. Il expliquait alors, dans The Guardian, qu’il ne voyait dans le film ni le livre quoi que ce soit qui épouse les positions de l’écrivain sur le mariage homosexuel. La remarque a le mérite d’être nette, et elle rappelle surtout une chose : Ford joue ici un soldat du système, pas un sauveur.
Ce qui est amusant, c’est que le film semble presque plus intéressant quand il se concentre sur lui que sur son jeune héros. Asa Butterfield tient le rôle-titre avec sérieux, mais c’est Ford qui donne au film son grain de gravité. Ben Kingsley, avec son maquillage facial et son allure de guerrier mythologique, ajoute une couche de bizarrerie bienvenue, même si l’effet frôle parfois le gadget. Viola Davis, elle, impose une présence impeccable, comme souvent. Le casting, en somme, fait le boulot. Le souci, c’est qu’un casting solide ne remplace pas une vraie tension dramatique.
Un flop qui n’a pas coulé tout de suite, puis qui a coulé quand même
À sa sortie américaine, le 1er novembre 2013, Ender’s Game prend même la tête du box-office le temps d’un week-end. Sur le papier, ça ressemble à un petit miracle après la mauvaise presse et les polémiques autour d’Orson Scott Card. Dans les faits, la chute arrive vite. Les entrées s’érodent, le bouche-à-oreille ne décolle pas, et le film finit par rejoindre la longue liste des productions qui ont cru pouvoir transformer un roman culte en franchise potentielle sans en avoir la matière émotionnelle. Le score critique, autour de 63 % sur Rotten Tomatoes, raconte d’ailleurs un entre-deux très hollywoodien : pas assez mauvais pour devenir un nanar culte, pas assez fort pour s’imposer comme une vraie redécouverte.
Donald Clarke, dans The Irish Times, résumait l’affaire avec une politesse presque désarmante en parlant d’un film « parfaitement satisfaisant ». Voilà sans doute le problème : la satisfaction, au cinéma, n’a jamais suffi à faire date. On peut regarder Ender’s Game aujourd’hui comme un objet de transition, un blockbuster qui a voulu jouer la carte de la respectabilité sans assumer le grand spectacle, une adaptation qui a préféré la bonne tenue au vertige. Et c’est peut-être pour ça qu’il se revoit mieux en streaming qu’en salle : débarrassé de l’obligation de rentabilité, il peut enfin exister comme curiosité, comme tentative, comme demi-réussite un peu bancale. Un flop, oui, mais un flop qui raconte très bien comment Hollywood se plante quand il confond prestige, fidélité et puissance.
Alors, sur Prime Video, on peut toujours se demander ce qu’on regarde vraiment : un échec de studio, une adaptation trop sage ou un film de SF qui a simplement eu le tort de ne pas savoir hurler assez fort pour survivre au vacarme des sorties de novembre ?
Bande-annonce VF de La Stratégie Ender
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




