Vingt ans après sa sortie, The Wicker Man de Neil LaBute reste ce drôle d’objet qui a raté à peu près tout, sauf sa postérité involontaire. Entre remake de folk horror, délire de studio et performance de Nicolas Cage en roue libre, on tient un petit monument de cinéma accidentel.

Pour situer le bazar : le film sort le 1er septembre 2006, vingt-trois ans après le The Wicker Man de Robin Hardy, lui-même devenu au fil du temps un pilier du folk horror britannique. L’original, avec Edward Woodward et Christopher Lee, avait cette sécheresse païenne, cette montée de malaise presque liturgique, et un final qui vous laisse le goût du soufre. Le remake, lui, débarque dans une période où Hollywood adore recycler les classiques d’horreur à la chaîne. Début des années 2000, on a droit à The Texas Chainsaw Massacre (2003), Dawn of the Dead (2004), The Amityville Horror (2005) : la poule aux œufs d’or, encore et toujours, avec l’idée très fine qu’un titre connu vaut déjà la moitié du boulot. Sauf que parfois, le péché originel du projet se voit à l’écran avant même le premier plan.

Le film de LaBute déplace l’action du Royaume-Uni vers les États-Unis et remplace la sécheresse rituelle de l’original par une mécanique de thriller paresseux, puis par un grand n’importe quoi quasi cosmique. Nicolas Cage y joue un policier nerveux, agressif, qui traverse l’île comme un homme en guerre contre le scénario, contre les figurants, contre l’air lui-même. Et c’est là que le film bascule : non pas vers le bon goût, évidemment, mais vers une forme de cinéma de l’excès qui finit par fasciner malgré lui. Le problème n’est pas seulement que le film soit mauvais ; c’est qu’il est mauvais avec une conviction telle qu’il en devient presque performatif.

Le remake qui a pris feu avant le bûcher

Dans l’original de 1973, le suspense repose sur l’ambiguïté, la lente contamination du regard, la collision entre foi rigide et paganisme souriant. En 2006, tout est poussé à l’extérieur : les cris, les gestes, les regards, les explications. On ne suggère plus, on martèle. On ne laisse plus le malaise s’installer, on l’assène à coups de marteau. Le résultat ? Un film qui confond intensité et hystérie, comme si le simple fait de hausser le ton suffisait à fabriquer du vertige. C’est un peu court, mon vieux.

Et puis il y a Nicolas Cage, évidemment. Parce qu’à ce stade, le film appartient moins à Neil LaBute qu’à la mythologie Cage, ce demi-dieu du cabotinage inspiré, capable de transformer une scène médiocre en objet de culte. Son interprétation d’Edward Malus ressemble à une lutte permanente entre l’acteur et le matériau, entre le sérieux du dispositif et l’envie manifeste d’aller voir ailleurs si le feu y est. Le fameux costume d’ours, le coup de pied sauté, les hurlements sur les abeilles : tout cela a fabriqué un imaginaire parallèle, plus durable que le film lui-même. On n’est plus dans le remake, on est dans la légende urbaine filmée.

Affiche de The Wicker Man
Affiche de The Wicker Man

Les abeilles, le miel et la grande farce sacrée

Ce qui rend The Wicker Man si tenace, c’est aussi son rapport très particulier au ridicule. Le scénario pousse le symbolisme païen vers une logique de secte agricole absurde, avec cette histoire de miel, de récolte, de sacrifice et de communauté qui croit à la fertilité comme d’autres croient au box-office. Le film voudrait parler de croyance, de manipulation collective, de violence rituelle. En pratique, il donne surtout l’impression que tout le monde joue dans des registres différents, comme si le tournage avait été monté à partir de trois films incompatibles. Et franchement, il y a une forme de poésie là-dedans, même si elle sent la cendre froide.

Le plus drôle, c’est que le film a fini par exister surtout comme mème, comme archive de l’absurde, comme capsule d’un moment où Hollywood pensait encore pouvoir tout refaire à sa main sans se soucier de l’âme du matériau. Les critiques l’ont démoli, le public l’a boudé, et le temps a fait son sale boulot de réhabilitation paradoxale : non pas en le sauvant, mais en le transformant en objet de culte kitsch. C’est souvent comme ça avec les ratés trop ambitieux : ils deviennent plus intéressants que les produits correctement fabriqués. Le fiasco, parfois, a plus de personnalité qu’un film propre sur lui.

Cage, le feu et la postérité involontaire

Dans une interview accordée en 2010, Nicolas Cage a expliqué, à propos du film, qu’il y percevait une intention malicieuse, et qu’il avait fini par admettre après coup que l’ensemble pouvait relever de l’absurde. L’acteur, fidèle à son image de météore incontrôlable, a donc presque théorisé le chaos a posteriori. C’est très Cage, ça : transformer une catastrophe en posture esthétique, puis en philosophie de plateau. Notre chère rédaction adore ce genre de cas d’école, parce qu’il rappelle une vérité simple : le cinéma n’est pas seulement affaire de réussite, mais de traces, de résidus, de monstres bancals qui survivent à leur propre échec.

Vingt ans plus tard, The Wicker Man n’a pas gagné en qualité, évidemment. Mais il a gagné en statut. Il est devenu ce genre de film qu’on regarde moins pour ce qu’il raconte que pour la manière dont il s’effondre, plan après plan, jusqu’à devenir un objet de plaisir déviant. Et au fond, n’est-ce pas là le vrai miracle du cinéma populaire ? Faire d’un désastre un souvenir qui colle aux doigts. Le film a brûlé, oui, mais il a laissé une sacrée odeur.

Bande-annonce VF de The Wicker Man

Part.
Laisser Une Réponse