Avant que les studios ne baptisent ça “expérience immersive” et vendent la chose au prix d’un petit rein, Welcome to Blood City bricolait déjà un western en simulation, avec Jack Palance en shérif barré au milieu du décor. Le film de Peter Sasdy, sorti en 1977, n’a jamais eu la carrure d’un classique, mais il a ce parfum de curiosité mal peignée qui attire l’œil des cinéphiles : un objet bancal, fauché, un peu tordu, et justement pour ça difficile à oublier.
Pour situer la bête, on est en plein âge d’or du western réinventé par la science-fiction. Westworld de Michael Crichton a déjà posé, en 1973, le principe du parc d’attractions où l’humain se prend pour Dieu avant de se faire mordre par sa propre création. Plus tard, Mad Max viendra déplacer la poussière vers le post-apocalyptique, mais en 1977, le sous-genre cherche encore sa formule. C’est là que Welcome to Blood City débarque, avec une idée qui sent le laboratoire de série B : des inconnus se réveillent dans une ville de western, sans mémoire, et découvrent qu’ils servent de cobayes à une simulation informatique destinée à tester de futurs recrues de la loi. Pas exactement le genre de pitch qu’on vend à l’apéro, mais ça a de la gueule. Le film veut faire du futur avec des bottes crottées, et rien que ça, on a envie d’aller voir si ça tient debout.
Jack Palance, lui, n’est pas dans sa période la plus dorée. Dans les années 1950, il avait pourtant planté son visage de vautour dans Sudden Fear (1952) et Shane (1953), avant d’enchaîner The Lonely Man (1957), The Professionals (1966) et The McMasters (1970). Puis viennent les années 1970 tardives, où l’acteur s’éloigne d’Hollywood, tourne en Italie, et accepte des projets plus périphériques. Le retour au premier plan ne viendra qu’avec Ripley’s Believe It or Not! en 1982, puis Young Guns (1988), Tango & Cash (1989) et enfin l’Oscar pour City Slickers en 1991. Entre-temps, Welcome to Blood City s’inscrit dans cette zone grise où un grand nom accepte un film mineur, mais pas forcément sans plaisir. Palance y joue comme s’il avait compris qu’un mauvais film peut devenir très bon quand quelqu’un décide d’y mettre le feu.
Le shérif, le programme et le petit bug dans la matrice
Peter Sasdy n’était pas un perdreau de l’année. Passé par Hammer avec Taste the Blood of Dracula (1970) et Hands of the Ripper (1971), il venait aussi de la télévision britannique, notamment du côté de Nigel Kneale et de The Stone Tape. Autrement dit, un artisan solide, habitué aux atmosphères troubles, aux récits qui suintent le malaise plus qu’ils n’explosent. Sur le papier, le mariage avec Palance pouvait faire des étincelles. Dans les faits, le film préfère l’étrangeté au panache, et la maladresse au grand spectacle. Le contrôle humain de la simulation, montré très tôt par des allers-retours entre la salle de commande et la ville factice, casse d’ailleurs une partie du suspense. Sauf que cette franchise un peu brutale donne aussi au film une autre saveur : celle d’un récit qui ne cherche pas à cacher sa mécanique, mais à exhiber ses boulons rouillés. On n’est pas dans la grande illusion, on est dans le bricolage qui assume ses coutures.

Ce qui frappe, c’est à quel point le film anticipe des obsessions devenues centrales dans le cinéma de science-fiction : la réalité fabriquée, le test comportemental, le faux monde qui révèle le vrai visage des gens. Le mot “réalité virtuelle” n’est pas encore dans le vocabulaire courant, mais l’idée circule déjà. Ici, la ville de Blood City n’est pas peuplée d’androïdes comme dans Westworld ; elle est carrément une construction informatique totale. Pour 1977, l’intuition est loin d’être idiote. Le problème, évidemment, c’est l’exécution : le film a l’air d’avoir été tourné avec trois bouts de ficelle, et la copie qui circule aujourd’hui accentue encore cette impression de mirage poussiéreux. Mais parfois, le défaut devient style. On regarde moins un film qu’un souvenir déformé d’un film. Et ça, mine de rien, ça a son charme de vieux fantôme.
Palance en roue libre, et c’est tout le sel du truc
Le vrai moteur du film, c’est Jack Palance. Son sheriff Frendlander n’a rien d’un gardien neutre : il semble presque se délecter de la violence qu’il orchestre, comme un demi-dieu de pacotille qui aurait trouvé un terrain de jeu à sa mesure. Le comédien, avec son visage taillé au couteau et sa présence de monstre sacré un peu inquiétant, transforme chaque apparition en petit événement. On sent chez lui une jubilation presque sadique, ce qui donne au film une énergie que le scénario, lui, peine à soutenir. Quand Palance s’amuse, Welcome to Blood City cesse d’être un simple ersatz de Westworld et devient une bizarrerie franchement regardable.
Les critiques de l’époque n’ont pas vraiment couru après le film, et sa réputation est restée confidentielle. Pourtant, sa place dans l’histoire du genre n’est pas nulle : il fait partie de ces objets secondaires qui montrent comment le cinéma de science-fiction des années 1970 a tâtonné avant de trouver ses grandes autoroutes. Entre le western crépusculaire, le film de simulation et la parabole sur l’obéissance, il ouvre plus de portes qu’il n’en ferme. Et c’est peut-être là qu’on le préfère : pas comme un chef-d’œuvre caché, non, ce serait trop chic, mais comme une anomalie qui révèle les obsessions d’une époque. Un film bancal, oui, mais un bancal qui regarde déjà vers demain.
Alors, est-ce qu’on recommande Welcome to Blood City ? Disons qu’on le conseille à ceux qui aiment les westerns qui déraillent, les SF qui sentent la tôle chaude, et les acteurs capables de sauver un plan avec une seule grimace. Le reste du monde peut passer son chemin. Mais les autres, eux, trouveront peut-être dans cette ville de carton-pâte un drôle de plaisir : celui de voir un film mineur viser plus loin que sa carrure. Et ça, franchement, ce n’est pas si fréquent.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




