On a souvent rangé The Wrecking Crew dans la case des comédies d’espionnage un peu fauchées, un peu lubriques, un peu trop contentes d’elles-mêmes. Sauf que ce quatrième et dernier Matt Helm, signé Phil Karlson en 1968, est aussi un petit concentré d’histoire du cinéma populaire : Dean Martin en agent blasé, Tina Louise en ex-petite amie, Sharon Tate en étoile filante, Bruce Lee en conseiller martial et Chuck Norris en silhouette de passage. Pas mal pour un film qu’on croit regarder pour rigoler à moitié.

Pour remettre les choses en place, la saga Matt Helm naît chez Donald Hamilton sous une forme autrement plus sèche et violente : un espion dur, fatigué, sans le moindre glamour de pacotille. Hollywood, évidemment, a préféré la version cocktail, avec The Silencers en 1966, Murderers’ Row la même année, The Ambushers en 1967, puis The Wrecking Crew en 1968. On est en pleine époque où le succès de James Bond contamine tout le marché, et où les studios américains cherchent leur poule aux œufs d’or en mode parodie chic. Columbia Pictures ne vend pas seulement un film d’action : elle vend un fantasme de star-system, des silhouettes, des jambes, des sourires, des costumes qui claquent. Le résultat ? Un objet hybride, entre spoof, film d’aventures et vitrine de vedettes, qui dit beaucoup de l’Amérique de la fin des sixties. Et surtout, il dit beaucoup de ce que le cinéma commercial faisait de ses corps : des arguments de vente avant d’être des personnages.

Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement Matt Helm. C’est tout ce que The Wrecking Crew capte au passage, comme un piège à lumière un peu cabossé.

Le glamour en kit, version espionnage sous acide

Dans The Wrecking Crew, Dean Martin joue le contre-emploi parfait : un agent secret qui a l’air de préférer le verre à la mission, la désinvolture au panache, le flegme au professionnalisme. C’est précisément ce décalage qui fait tenir la machine. On n’est pas dans l’efficacité sèche d’un thriller d’espionnage, mais dans une comédie de l’anti-héros où chaque scène semble demander : jusqu’où peut-on pousser le cool avant qu’il ne se transforme en paresse ? Réponse : assez loin, surtout quand les seconds rôles sont taillés pour faire tourner les têtes. Sharon Tate, Elke Sommer, Nancy Kwan, Tina Louise : le film aligne les présences comme un catalogue de désir, et ça ne cherche même pas à s’en cacher. Le film est moins une intrigue qu’une parade, moins un récit qu’un défilé de mythologies.

Tina Louise, fraîchement sortie de Gilligan’s Island, y incarne Lola, une ancienne conquête de Helm. Et c’est là que le film devient plus intéressant qu’il ne le voudrait : l’actrice, déjà enfermée dans une image télévisuelle très forte, se retrouve ici à rejouer la logique du star-system des sixties, où la télévision nourrit le cinéma, où la célébrité circule d’un médium à l’autre, et où chaque apparition doit capitaliser sur un capital de désir déjà constitué. On ne regarde pas seulement Tina Louise jouer un rôle ; on regarde une image publique se reconfigurer devant nous. C’est un vieux truc hollywoodien, mais ici il est presque nu, presque brutal. Pas franchement subtil, mais diablement parlant.

Sharon Tate, l’étoile et l’ombre

S’il fallait une raison supplémentaire de revoir The Wrecking Crew, elle serait là : Sharon Tate. Le film sort aux États-Unis en février 1969, et devient le dernier long métrage de son vivant à parvenir jusqu’au public. Entre son apparition dans Barabbas en 1961, ses passages télé dans The Beverly Hillbillies, Mister Ed ou The Man from U.N.C.L.E., puis The Fearless Vampire Killers et Valley of the Dolls en 1967, Tate incarne cette trajectoire fulgurante de star en train d’émerger au moment même où Hollywood change de peau. Elle est à l’écran une promesse, une présence lumineuse, presque trop consciente de sa propre fragilité pour ne pas hanter le film a posteriori. On ne peut pas la voir aujourd’hui sans que le hors-champ de l’histoire vienne s’asseoir à côté de nous.

Affiche de Matt Helm règle son comte
Affiche de Matt Helm règle son comte

Évidemment, le film n’a pas été conçu comme un mausolée, et il ne faut pas lui prêter une gravité qu’il n’a pas. Mais le contexte de 1968-1969 lui donne une résonance particulière : l’âge d’or hollywoodien vacille, les grands récits classiques se fissurent, et la violence réelle rattrape la machine à rêves. Les meurtres de la famille Manson, en août 1969, ont été abondamment documentés, commentés, rejoués, fantasmés. Quentin Tarantino en a fait un détour de fiction dans Once Upon a Time… in Hollywood en 2019, en réinventant un monde où Tate survit. Le geste est connu, mais il dit quelque chose de simple : on n’a jamais cessé de vouloir sauver cette image-là. Pas seulement la personne, mais l’idée même d’une innocence hollywoodienne. Sauf que le cinéma, lui, n’a jamais été innocent. Il a juste appris à mieux se maquiller.

Bruce Lee, Chuck Norris : les fantômes avant la légende

Autre raison de tendre l’oreille : The Wrecking Crew contient les signes avant-coureurs de plusieurs mythes à venir. Bruce Lee y travaille comme conseiller martial, crédité comme « karate advisor » à l’époque, ce qui revient à dire qu’il participe déjà à la transformation du combat à l’écran en langage chorégraphié. Avant d’être le demi-dieu des arts martiaux qu’on connaît, il a traversé un paquet de formes, de Golden Gate Girl en 1941 à The Green Hornet en 1966, puis aux productions américaines qui ouvriront la voie à sa courte mais immense carrière. Ici, il n’apparaît pas comme vedette, mais comme force de structuration. C’est souvent comme ça que les légendes commencent : dans l’ombre du cadre, à régler la mécanique pendant que d’autres prennent la lumière. Le mythe Bruce Lee n’entre pas par la grande porte ; il se glisse par la coulisse.

Chuck Norris, lui, fait une apparition de presque rien, et c’est précisément ce qui amuse. Le futur héros de Walker, Texas Ranger traverse le film comme un visage encore anonyme, avant que la machine à fantasmes ne le transforme en icône de la punchline virile. Ce genre de caméo a toujours un petit parfum de préhistoire du star-system : on regarde une silhouette en sachant ce qu’elle deviendra, alors qu’à l’époque personne ne pouvait le deviner. C’est l’un des plaisirs un peu pervers du cinéma ancien, ce jeu entre mémoire et ignorance, entre ce qu’on voit et ce qu’on sait déjà. Et là, franchement, l’histoire a un sens de l’ironie assez réjouissant.

Un film de seconde zone ? Plutôt un sismographe

Phil Karlson n’a jamais eu le prestige des grands auteurs de studio, mais il savait fabriquer des films qui sentent la matière, le commerce, la vitesse. The Wrecking Crew n’est pas un chef-d’œuvre, et il ne cherche pas à en être un. En revanche, il capte très bien un moment où Hollywood se regarde dans le miroir et se demande comment continuer à vendre du glamour quand les règles du jeu changent. Le film sort au moment où le box office américain commence à se reconfigurer, où les vieux modèles de stars se frottent à de nouvelles attentes, où l’exploitation en salles doit rivaliser avec la télévision, puis bientôt avec d’autres formes de consommation culturelle. Ce n’est pas un simple divertissement d’appoint : c’est un symptôme, un petit sismographe du système.

Et c’est sans doute pour ça qu’on aurait tort de le traiter comme une curiosité poussiéreuse. Oui, le film est camp, oui, il est parfois idiot, oui, il vend ses actrices comme des atouts publicitaires avec une finesse de bulldozer. Mais il raconte aussi une époque où le cinéma américain bricolait sa survie avec les outils qu’il avait sous la main : l’espionnage, le rire, le sexe, la cascade, la star. Tout ça mélangé, secoué, servi avec un sourire de façade. Bref, The Wrecking Crew n’est pas juste un vieux Matt Helm : c’est une capsule où Hollywood se voit déjà en train de changer de peau. Et ça, mine de rien, ça vaut bien un détour.

On peut toujours préférer les grands monuments, les chefs-d’œuvre qui s’annoncent avec fanfare. Mais parfois, les films les plus parlants sont ceux qui avancent en talons trop hauts, avec un faux air de légèreté et une vraie mémoire du chaos. Celui-ci en fait partie. Et il n’a même pas besoin d’en faire des caisses pour qu’on le remarque.

Bande-annonce VF de Matt Helm règle son comte

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