On avait presque oublié qu’un studio pouvait encore laisser un dessin animé respirer sans lui coller un univers étendu au forceps. Avec Coyote vs Acme, les Looney Tunes rappellent une évidence que Hollywood adore piétiner : il existe une vie après Bugs Bunny.
Le cas est presque trop parfait pour être honnête. Longtemps retenu dans les limbes industrielles de Warner Bros. Discovery, le film finit par débarquer sous la bannière de Ketchup Entertainment, avec cette drôle d’aura de rescapé qu’on réserve d’habitude aux œuvres qu’un système a voulu enterrer pour de très bonnes raisons financières et de très mauvaises raisons culturelles. Et là, surprise : au lieu d’un produit tiède, on tombe sur un long métrage hybride qui comprend enfin ce que les Looney Tunes ont de plus précieux, à savoir leur capacité à exister comme un vrai répertoire de personnages, pas comme une simple vitrine pour un lapin vedette. Le film ne répare pas seulement un gâchis industriel, il rappelle surtout que la franchise peut survivre sans tourner en rond autour du même museau blanc.
Dans le fond, l’enjeu est vieux comme l’âge d’or des cartoons. Bugs Bunny est devenu le visage officiel de la bande, le demi-dieu marketing, la mascotte qu’on brandit dès qu’il faut rassurer les comptables. Sauf qu’avant lui, après lui, autour de lui, il y a tout un cirque de personnages capables de porter une histoire : Daffy Duck, Porky Pig, Wile E. Coyote, et même les seconds couteaux que les studios rangent trop vite dans la catégorie « sympathiques mais pas bankables ». Le cinéma d’animation américain a souvent fonctionné comme une poule aux œufs d’or qu’on presse jusqu’à l’os, puis qu’on accuse d’être fatiguée. Ici, le film prend le contre-pied : il mise sur un coyote muet, sur un chien de malheur devenu héros, sur un anti-Bugs par excellence. Et ça, franchement, ça fait du bien.
Le vrai coup de force de Coyote vs Acme, c’est d’avoir compris que les Looney Tunes ne sont pas un logo, mais une galerie de tempéraments.
Le lapin n’est plus le patron du bar
En apparence, le réflexe le plus simple aurait été de construire encore une fois tout le film autour de Bugs Bunny. C’est le réflexe industriel, celui qui rassure les actionnaires et endort les scénaristes. Sauf que le film choisit une autre voie, plus maligne, plus risquée aussi : faire de Wile E. Coyote le centre émotionnel du récit. Et là, on touche à quelque chose de très juste. Depuis des décennies, le coyote est une machine à gags, un personnage défini par l’échec, la répétition, l’acharnement absurde. Le transformer en protagoniste, c’est lui rendre sa dignité sans lui retirer sa nature. Il reste le perdant magnifique, mais un perdant qu’on regarde enfin comme un être à part entière.
Le scénario de Samy Burch, à partir d’une histoire signée avec James Gunn et Jeremy Slater, joue précisément sur cette bascule. On n’est pas dans la simple accumulation de références, ni dans la nostalgie en kit. Le film traite ses personnages comme des acteurs d’un monde cohérent, avec leurs usages, leurs statuts, leurs routines. Eric Bauza, qui prête sa voix à une bonne partie des personnages masculins, continue de faire le lien entre l’héritage de Mel Blanc et l’époque actuelle sans forcer le trait. Ce n’est pas un hommage de musée, c’est une continuité de jeu. Et ça change tout : on ne regarde pas des reliques, on regarde des tempéraments en activité.

Cartoon, mais pas en carton
Autre valeur sûre du projet : son intégration du live-action et de l’animation, pensée comme un monde habité plutôt qu’un décor de foire. Là où tant de films hybrides donnent l’impression de coller deux matières qui se détestent, Coyote vs Acme assume un univers où les cartoons vivent parmi les humains sans que personne n’en fasse un numéro de cirque permanent. Les objets, les outils, les procédures, tout semble conçu pour un monde où les lois physiques ont déjà pris un congé sabbatique. Le résultat a quelque chose de plus fluide que Space Jam et moins démonstratif que Who Framed Roger Rabbit. Pas besoin de surligner le concept toutes les trente secondes, merci bien.
Cette logique permet au film de faire exister Bugs Bunny autrement qu’en tête d’affiche automatique. Son apparition compte parce qu’elle est intégrée à l’économie du récit, pas parce qu’elle vient faire clignoter un panneau « souvenez-vous de votre enfance ». Même chose pour Daffy, même chose pour les autres figures du bestiaire. On sent que le film a compris une chose simple : les Looney Tunes fonctionnent mieux quand ils se comportent comme une troupe, pas comme une marque mono-produit. C’est presque une leçon de production à l’ancienne, à l’époque où un studio savait encore qu’un catalogue de personnages pouvait nourrir plusieurs films, plusieurs tonalités, plusieurs déséquilibres. Bref, le film ne recycle pas les icônes, il les remet au travail.
Le studio contre-attaque, le public regarde
Le sous-texte industriel, lui, est impossible à rater. Sortir un film que le studio d’origine avait mis au placard, puis que d’autres ont fini par sauver, ça donne forcément une saveur de revanche. Et pas seulement pour les fans de cartoons. Dans une période où les grands groupes aiment surtout protéger leurs propriétés intellectuelles comme des dragons assis sur leur trésor, voir un film anti-monopole et anti-corporation sortir du four a quelque chose de délicieusement ironique. Le long métrage ne se contente pas d’être sympathique : il raconte aussi, en creux, ce qu’Hollywood fait de ses propres personnages quand il ne sait plus quoi en faire.
Et c’est là que Coyote vs Acme devient plus intéressant qu’un simple retour de franchise. Il montre qu’un univers de studio peut encore produire autre chose qu’un alignement de produits dérivés et de suites en pilotage automatique. Il y a même un petit parfum de manifeste : si on laisse les bons personnages respirer, si on cesse de les réduire à leur fonction la plus rentable, ils peuvent encore surprendre. Pas besoin d’un reboot de plus, pas besoin d’un grand nettoyage de printemps, pas besoin de tout refaire à zéro comme si l’histoire du cinéma était un meuble Ikea mal monté. Il suffisait peut-être d’arrêter de confondre familiarité et paresse.
Alors oui, on peut se demander si le box office suivra, si le public familial répondra présent, si le film trouvera sa place dans une exploitation en salles qui n’a plus rien d’un long fleuve tranquille. Mais au moins, il pose une question saine : et si le futur des Looney Tunes passait par des personnages secondaires traités comme des stars, et non par une énième procession autour du même lapin ? Après tout, on a déjà vu plus bête comme idée. Et chez Warner, ce n’est pas un luxe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




