Avec Buddy, Casper Kelly passe du court culte au long métrage de sabotage émotionnel, et il a visiblement gardé le meilleur pour les coulisses : une scène si malsaine que les producteurs ont levé le drapeau rouge. Comme quoi, même dans un film qui joue à faire gentiment peur aux souvenirs d’enfance, il existe encore une limite. Enfin, presque.

Pour remettre les choses à leur place, Casper Kelly n’est pas un inconnu qui débarque avec des idées bizarres sous le bras. En 2014, son court Too Many Cooks a transformé une blague télévisuelle en cauchemar viral, preuve qu’il sait disséquer la nostalgie jusqu’à l’os pour en faire un objet de malaise pur. Depuis, il a continué à bidouiller les codes du divertissement rassurant, notamment avec des projets de Noël pour le petit écran, avant de franchir le pas du cinéma avec Buddy, son premier long métrage sorti en salles en 2026. Le film, présenté comme une variation horrifique autour d’une émission pour enfants des années 1990, met en scène une mascotte-unicorne façon Barney sous acide, doublée par Keegan-Michael Key, dont la bonhomie apparente cache une vraie saloperie. Le décor est planté : ici, la tendresse est un costume, et le sucre cache une lame. Kelly ne filme pas l’enfance, il filme la machine à fantasmes qui la fabrique puis la dévore.

Dans cet entretien accordé à /Film, le cinéaste a expliqué qu’une séquence avait été retirée du montage final parce que les producteurs l’avaient jugée trop loin. On parle d’un passage où Buddy, au bord de la rupture, s’adresse à un miroir-puppet dans une salle de bain, avant de lui crever les yeux. Oui, on est bien dans cette zone où le grotesque devient franchement dérangeant, et où l’innocence de façade se retourne comme une crêpe brûlée. Le détail est révélateur : ce n’est pas l’idée de violence qui a posé problème, mais sa mise en scène, presque enfantine dans sa cruauté. Le vrai sujet de Buddy, ce n’est pas le choc, c’est la contamination du réconfort par le sadisme.

Le doudou a des dents

Ce qui rend la coupe intéressante, ce n’est pas seulement l’anecdote de fabrication. C’est la logique même du film. Kelly travaille depuis des années sur une horreur de la répétition, une horreur qui naît de ce qu’on croit connaître par cœur. Le programme pour enfants devient alors un terrain miné : les couleurs sont trop vives, les sourires trop fixes, les chansons trop propres. On n’est pas loin d’une lecture méta du divertissement télévisuel américain, cette grande fabrique de figures rassurantes qui, à force d’être lisses, finissent par virer au masque mortuaire. Le miroir-puppet coupé par les producteurs aurait sans doute poussé le curseur encore plus loin dans cette idée, au point de frôler le gag macabre. Et franchement, il fallait déjà avoir l’estomac bien accroché.

Affiche de Buddy
Affiche de Buddy

Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que Kelly ne semble pas avoir dû se battre pour sauver le film de la noirceur. D’après ses propos, d’autres scènes ont été discutées, mais il a réussi à les conserver. Autrement dit, le film final garde son venin, mais pas forcément son moment le plus frontal. C’est souvent comme ça dans les productions de studio ou d’indé distribué en salles : on laisse passer l’ambiance, le malaise diffus, le sous-texte bien vénéneux, mais on coupe dès que l’image devient trop littérale. Le cinéma adore suggérer le cauchemar ; il aime moins quand le cauchemar vous regarde dans le blanc des yeux.

Entre Pee-wee et le trou noir

La comparaison avec Pee-wee’s Playhouse, évoquée par Kelly lui-même, n’est pas anodine. Elle place Buddy dans une lignée de programmes pour enfants où le décor est déjà un peu trop étrange pour être honnête. Sauf qu’ici, on n’est plus dans la bizarrerie joyeuse, mais dans la dérive. Le film semble prendre le principe du show pour gamins et le faire basculer dans une zone de violence psychologique, comme si l’imaginaire télévisuel des années 1990 avait été passé au broyeur puis recollé de travers. C’est précisément là que Kelly devient intéressant : il ne se contente pas de faire peur avec des monstres, il montre comment l’enfance elle-même peut devenir un dispositif de contrôle, de spectacle et de mensonge.

Le fait que Buddy figure déjà parmi les titres remarqués du Sundance 2026 dit quelque chose de plus large sur l’époque : l’horreur la plus efficace n’a plus besoin de fantômes gothiques ni de maisons hantées, elle se nourrit de nos archives affectives, de nos vieux génériques, de nos mascottes en peluche. On a grandi, mais les images, elles, n’ont pas bougé d’un poil. Elles attendent sagement qu’on les rouvre, et elles nous sautent à la gorge. Casper Kelly ne fait pas un film sur un personnage en costume : il fait un film sur la violence cachée dans ce qu’on appelait autrefois le réconfort.

Reste cette scène supprimée, qui continuera sans doute à hanter les conversations de festival et les bonus d’édition physique si elle finit par ressurgir un jour. En attendant, Buddy joue déjà sa partition de petit cauchemar bien poli en salles, et c’est peut-être ça le plus inquiétant : le film n’a même pas besoin de sa scène interdite pour nous mettre mal à l’aise. Il a déjà trouvé la bonne fréquence. Celle où le doudou sourit, puis mord.

Part.
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