Netflix adore fabriquer des thrillers qui se regardent d’un œil pendant qu’on scrolle de l’autre. The Whisper Man échappe à peine à la machine, grâce à James Ashcroft et à quelques éclats de menace bien sentis.

À l’heure où la plateforme a transformé le polar domestique en sous-genre industriel, ce long métrage arrive avec une promesse simple : du frisson, des stars, un tueur en série, et un vernis de prestige littéraire puisque le film adapte le roman d’Alex North. Le tout est mis en scène par James Ashcroft, déjà repéré pour Coming Home in the Dark et The Rule of Jenny Pen, deux œuvres qui ne faisaient pas dans la dentelle. Ici, il tente de tirer un peu de moelle d’un matériau plus balisé, avec un budget qui n’a évidemment pas vocation à faire des folies de mise en scène, mais suffisamment de moyens pour installer une maison gothique, des couloirs humides, des nuits venteuses et cette petite odeur de cadavre froid qui colle aux bons thrillers de plateforme. Le casting, lui, mélange des têtes d’affiche solides et des seconds rôles qui savent où ils mettent les pieds : Adam Scott, Robert De Niro, Michelle Monaghan, Hamish Linklater. Pas de quoi révolutionner le genre, mais assez pour faire croire qu’on tient autre chose qu’un produit de consommation courante. Sauf que le film, lui, préfère souvent la ligne droite au vertige.

Et c’est là que The Whisper Man devient intéressant : il ne rate pas son atmosphère, il rate surtout l’occasion de la laisser fermenter.

Maison hantée, cœur cabossé, tueur planqué

En apparence, on a affaire à un thriller de chasse à l’homme très classique : un père, son fils traumatisé, un enlèvement, un vieux dossier criminel qui remonte à la surface, et un ancien flic alcoolisé qui n’a pas fini de payer ses fautes. Tom Kennedy, joué par Adam Scott, débarque avec son gamin Jake dans une grande maison louée qui semble avoir été dessinée par quelqu’un qui adore les escaliers grinçants et les greniers trop vastes. Le décor fait son petit effet, et Ashcroft sait quoi faire d’une nuit noire, d’une tempête, d’un couloir trop long. On sent presque la poussière sur les murs. Presque.

Le problème, c’est que le scénario de Ben Jacoby et Chase Palmer, adapté du roman d’Alex North, veut aller vite là où il devrait laisser le malaise s’installer. Le film suggère des horreurs plus sales, plus dérangeantes, mais les contourne souvent avant qu’elles ne prennent vraiment corps. Résultat : on a un thriller qui sait poser une ambiance, mais qui a peur de s’y noyer. Il y a du poison dans l’air, mais le film le dilue à la première gorgée.

De Niro en veilleuse, Scott en alerte

Le vrai sujet, évidemment, c’est Robert De Niro. Voir un monstre sacré du Nouvel Hollywood dans un thriller Netflix de série B améliorée, ça raconte toujours quelque chose, même quand le film ne le raconte pas lui-même. Ici, l’acteur incarne Pete Willis, ancien détective, père distancié, flic usé jusqu’à la corde par une affaire de tueur en série qui a ravagé sa famille. Sur le papier, le rôle a de quoi nourrir une belle tension méta : De Niro, icône du travail d’incarnation, face à un personnage vidé de son énergie par le passé. Dans les faits, il semble surtout jouer un homme qui attend la fin de la journée. Pas catastrophique, non. Juste absent. Et chez De Niro, l’absence se voit tout de suite, parce qu’on sait à quel point il peut occuper un cadre quand il s’y met vraiment.

Affiche de The Whisper Man
Affiche de The Whisper Man

Adam Scott, lui, s’en sort mieux. Son Tom est certes écrit à la truelle, mais l’acteur lui donne une nervosité crédible, une colère contenue qui empêche le film de s’écrouler. Michelle Monaghan, de son côté, apporte une énergie bienvenue à une détective qui aurait pu n’être qu’un badge avec une mèche impeccable, et Hamish Linklater, toujours délicieux quand il joue les types un peu louches, vole volontiers la lumière dès qu’il apparaît. Franchement, on aurait presque voulu que le film lui confie les clés du coffre. Le casting fait le boulot ; le scénario, lui, fait semblant d’avoir un agenda.

Le twist qui se voit venir en claquant des dents

Le gros caillou dans la chaussure, c’est la prévisibilité. On n’attend pas d’un thriller qu’il se transforme en escape game cérébral, mais il y a une différence entre la familiarité confortable et le panneau lumineux qui annonce le coup de théâtre trois scènes à l’avance. The Whisper Man avance vers sa révélation avec une telle prudence qu’on finit par regarder les personnages chercher ce qu’on a déjà compris, ce qui n’est jamais très flatteur pour eux. Le film ne devient pas idiot pour autant, mais il se prive du petit supplément de tension qui aurait pu le faire décoller.

À ce stade, on comprend pourquoi ce type de production finit si souvent sur une plateforme plutôt qu’en salles. Il fut un temps où ce genre de polar avec stars bancables, durée resserrée et efficacité de façade trouvait encore sa place sur grand écran, dans cette zone intermédiaire entre le blockbuster et le cinéma de genre plus rugueux. Aujourd’hui, la fenêtre de diffusion s’est refermée, et le streaming est devenu le refuge des thrillers corrects, pas honteux, pas glorieux non plus, qui servent de fond sonore à nos soirées. Netflix en a fait une spécialité, avec cette manière très industrielle de transformer le “ça passe” en modèle économique. On ne tient pas un grand film, mais un produit honnête qui sait vaguement faire frissonner.

Pas un chef-d’œuvre, pas une purge, juste un couloir humide

Ce qui sauve The Whisper Man, au fond, c’est sa tenue. James Ashcroft sait filmer la nuit, les textures, les maisons qui respirent mal. Il y a quelques images qui accrochent, quelques instants de menace qui font lever la tête du canapé, et une petite pulsation de genre qui empêche l’ensemble de sombrer dans le décoratif. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas assez pour faire oublier que le film reste coincé entre deux ambitions : être un thriller de plateau bien huilé et un objet un peu plus venimeux. Il choisit trop souvent la sécurité.

Alors oui, on peut le regarder sans souffler d’ennui, ce qui, chez Netflix, tient presque du compliment industriel. On peut même y trouver de quoi passer une soirée honnête, surtout si on aime les histoires de tueurs en série, les pères abîmés et les maisons trop grandes pour être saines. Mais on sort de là avec la sensation d’avoir traversé un couloir bien éclairé alors qu’on espérait la cave. Le film a des ombres, il lui manque la morsure.

Et puis, entre nous, voir Robert De Niro jouer la fatigue dans un thriller de plateforme, c’est peut-être ça, le vrai fantôme du film : l’époque où un tel casting suffisait à faire événement. Aujourd’hui, il faut davantage qu’un nom en haut de l’affiche pour réveiller la machine à fantasmes. Même Netflix, avec ses gros bras et ses algorithmes, ne peut pas toujours faire croire qu’un “correct” a le goût d’un “grand”.

Part.
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