Avant de devenir une série Apple TV+ lancée en 2023, Silo a longtemps flotté dans la zone grise des projets hollywoodiens qui sentent bon le fantasme et la naphtaline. Et dans cette affaire, le nom de Ridley Scott n’était pas un simple clin d’œil : c’était carrément le gros poisson au bout de la ligne.
Pour comprendre pourquoi cette histoire parle autant aux cinéphiles qu’aux lecteurs de dystopies, il faut revenir au moment où le livre Wool, premier pan du cycle de Hugh Howey, a commencé à faire saliver les studios. En mai 2012, selon Publisher Weekly, les droits d’adaptation ont été récupérés par 20th Century Fox, Scott Free et Film Rites. À l’époque, le package avait de la gueule : Ridley Scott en orbite, Steven Zaillian dans la boucle, et l’idée très hollywoodienne qu’un roman à potentiel pouvait devenir un blockbuster de science-fiction adulte, pas juste un produit calibré pour les ados en survêtement. Sauf que Hollywood adore optionner, promettre, faire mousser, puis laisser moisir dans un tiroir. Le péché originel du système, en somme.
On parle ici d’un cycle dystopique né d’un texte qui mêle court récit et novellas, et qui coche toutes les cases du grand récit post-apocalyptique : un monde rendu inhabitable, des survivants relégués sous terre, une héroïne ouvrière qui démonte les mensonges du pouvoir. Pas étonnant que l’ombre de Scott se soit posée dessus. Entre Alien, Blade Runner et The Martian, le bonhomme a bâti sa légende sur des mondes hostiles, des hiérarchies brutales et des corps qui tiennent debout par pure obstination. Silo avait tout du terrain de jeu idéal pour lui.
Le film qui n’a jamais vu la lumière
En réalité, l’affaire ressemblait à un cas d’école du développement hell : les droits sont achetés, les noms prestigieux circulent, puis plus rien ne sort. Hugh Howey lui-même, dans un échange relayé en 2013 par le podcast Geek’s Guide to the Galaxy et transcrit par Lightspeed, ne se faisait pas d’illusions. Il comparait déjà la situation à d’autres adaptations de science-fiction qui avaient mis des années à émerger, et résumait l’état d’esprit du dossier avec un pragmatisme presque désarmant. Autrement dit : à Hollywood, un projet peut être à moitié mort tout en ayant l’air très vivant.

Ce qui rend ce quasi-film fascinant, c’est moins ce qu’il aurait été que ce qu’il raconte du cinéma de studio au début des années 2010. Après la vague des franchises adolescentes et des superproductions à univers étendu, les majors cherchaient encore la poule aux œufs d’or suivante. Une dystopie littéraire sérieuse, avec une mécanique de mystère et une héroïne forte, avait tout pour séduire. Mais entre le budget de production, le risque marketing et l’envie de garder le contrôle créatif, le projet pouvait vite se transformer en mirage. Scott, lui, n’a pas besoin d’être présenté comme un demi-dieu du genre : il suffit de regarder sa filmographie pour comprendre pourquoi on l’imaginait très bien dans les tunnels de Silo.
Rebecca Ferguson, l’héritière inattendue
Le plus drôle, c’est que l’adaptation qui a fini par voir le jour en série n’a pas trahi l’esprit du matériau. Avec Rebecca Ferguson dans le rôle de Juliette Nichols, Silo a trouvé une incarnation à la fois physique, sèche et tenace, exactement ce qu’exige ce récit de survie et de classe. Là encore, on retrouve une filiation très scottienne : une figure féminine qui avance dans un système verrouillé, des rapports de force qui s’écrivent dans l’architecture même du monde, et cette manière de faire de la science-fiction un drame social déguisé. Le film fantôme de Scott a laissé la place à une série qui a compris le cœur du bestiau.
Il y a aussi une ironie délicieuse dans le fait que Ridley Scott et Steven Zaillian se soient retrouvés ailleurs, sur Exodus: Gods and Kings en 2014, film qui n’a pas exactement laissé une trace glorieuse dans l’Olympe des péplums. On aurait presque envie de dire que Silo a évité une balle dans le pied en échappant à ce duo-là, mais ce serait trop simple. Le vrai sujet, c’est qu’une adaptation ne vaut pas seulement par le prestige de ses noms : elle tient à son époque, à sa forme, à la place qu’on lui laisse. Et parfois, le bon format arrive plus tard que prévu, quand le cinéma a déjà rangé ses grands rêves au placard.
Au fond, cette histoire dit quelque chose d’assez beau sur les adaptations : elles ne meurent pas toujours, elles mutent. Silo a quitté la salle obscure pour la fenêtre sérielle, et le résultat a probablement plus de souffle que le long métrage envisagé à l’époque. Ridley Scott, lui, reste le grand absent de cette uchronie. On peut le regretter, bien sûr, mais on peut aussi se dire que certaines fantaisies hollywoodiennes sont plus excitantes quand elles restent à l’état de fantôme.
Bande-annonce VF de Silo
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




