HBO continue de jouer les équilibristes avec Lanterns : un polar cosmique qui fait mine de rester au ras du bitume, tout en balançant un clin d’œil de nerd absolu aux lecteurs de DC les plus anciens. Et cette petite vanne, planquée dans un mot de passe vocal, dit beaucoup plus de la série que son simple effet de manche.

Pour rappel, Lanterns s’inscrit dans la nouvelle architecture du DC Universe pensée par James Gunn et Peter Safran, avec une stratégie assez claire : prendre des figures ultra-identifiables, les sortir de leur carcan de franchise, puis les recâbler en récits de genre. Ici, Hal Jordan et John Stewart héritent d’une dynamique de duo cabossé, quelque part entre le buddy movie et l’enquête à la True Detective, avec une touche de Watchmen dans la manière de garder la mythologie en embuscade plutôt qu’en vitrine. Le pari est malin, parce qu’il évite le piège du grand spectacle qui s’agite pour rien. On reste dans une série de prestige, mais une série qui sait très bien qu’elle vend aussi du mythe. Et quand DC veut faire de la retenue, ça finit souvent par laisser filtrer les trucs les plus tordus.

Dans l’épisode 2, la scène est presque absurde de simplicité : John Stewart doit récupérer la lanterne de Hal dans le coffre de sa maison, et pour l’ouvrir, il faut une reconnaissance vocale. Hal, au téléphone, lâche alors une formule qui, pour le spectateur lambda, ressemble à une phrase sortie d’un cerveau fatigué. Sauf que les lecteurs de longue date ont immédiatement reconnu « Mogo doesn’t socialize », un morceau d’histoire DC venu d’un vieux récit de Green Lantern signé Alan Moore et dessiné par Dave Gibbons en 1985. Autrement dit : la série ne fait pas juste un easter egg, elle va chercher dans la cave la plus profonde du patrimoine DC.

Le caillou qui parlait : Mogo, ce monstre sacré du bizarre

Mogo apparaît d’abord comme une idée de comics presque trop idiote pour être vraie : une planète vivante, sentiente, membre du Green Lantern Corps, capable de guider les anneaux de pouvoir vers leurs nouveaux porteurs. Le gag d’origine tient dans son isolement cosmique. S’il s’approche d’une autre planète, sa gravité peut tout ravager, donc il ne traîne pas aux soirées. D’où la formule. C’est sec, c’est drôle, c’est très Moore avant Watchmen : prendre un concept de science-fiction délirant et le traiter avec un sérieux quasi bureaucratique.

Mais le personnage a dépassé le stade du simple trait d’esprit. Au fil des décennies, Mogo est devenu une figure majeure de la mythologie Green Lantern, jusqu’à servir de base d’opérations au Corps dans certaines continuités. Il a aussi incarné l’une des facettes les plus cruelles de cette saga : la capacité de DC à transformer un gag en élément tragique, puis en totem de continuité. Pendant le crossover War of the Green Lanterns, il est même corrompu, puis détruit par John Stewart avant d’être ramené à la vie dans l’ère New 52. Rien que ça. Chez DC, un bon délire ne meurt jamais vraiment, il change juste de costume.

Affiche de Lanterns
Affiche de Lanterns

Un mot de passe, un monde entier

Ce qui est malin dans la série, c’est que ce clin d’œil ne sert pas seulement à faire plaisir aux puristes qui ont lu des comics sous la couette. Il révèle aussi la méthode de Lanterns : sous son vernis de thriller terrestre, la série continue d’ouvrir des portes vers un imaginaire beaucoup plus vaste. Le coffre s’ouvre avec une phrase qui renvoie à une planète vivante ; le détail est minuscule, mais il rappelle que le Green Lantern Corps n’est pas une simple police de l’espace, c’est une mythologie entière, avec ses légendes, ses rites, ses fantômes et ses blagues de comptoir intergalactique.

Et puis il y a le sous-texte méta, forcément délicieux pour les cinéphiles qui aiment quand une adaptation sait qu’elle s’adresse à plusieurs couches de public en même temps. Lanterns fait semblant de parler d’un coffre, d’un mot de passe, d’une mission de routine. En réalité, elle exhibe sa fidélité au matériau d’origine sans se transformer en musée. C’est exactement le genre de dosage que les adaptations DC ratent souvent quand elles veulent tout expliquer, tout montrer, tout surligner. Ici, on laisse la référence vivre sa petite vie. Les initiés sourient, les autres passent à la suite. Et franchement, c’est plus élégant que trois pages d’exposition en voix off. Le fan service, quand il a un cerveau, cesse d’être du fan service et devient de la mise en scène.

HBO joue la carte du sérieux, DC glisse la blague

Ce mélange de gravité et de dérision colle assez bien à la trajectoire du Green Lantern en live action. Le personnage a longtemps traîné une réputation de casse-gueule au cinéma, entre promesses de franchise et naufrages industriels, au point que le simple fait de le ramener dans une série premium relève presque du pari de bookmaker. Mais Lanterns semble avoir compris un truc simple : pour rendre crédible un imaginaire aussi baroque, il faut accepter de le traiter avec une rigueur dramatique sans lui couper ses ailes. Le sol, le ciel, les anneaux, les planètes conscientes : tout doit cohabiter.

Alors oui, ce petit mot de passe n’est qu’une ligne de dialogue. Mais il agit comme un signal. La série ne veut pas seulement raconter une enquête, elle veut rappeler que DC a dans ses tiroirs des décennies de bizarreries splendides, de personnages secondaires devenus mythiques, et de trouvailles assez folles pour survivre à toutes les relectures. Mogo en fait partie. Et si l’épisode 2 se permet déjà ce genre de pirouette, on peut parier que Lanterns n’a pas fini de jouer avec la mémoire des lecteurs. Le vrai luxe, ici, c’est de faire passer un caillou pensant pour une idée de génie sans jamais hausser le ton.

Au fond, c’est peut-être ça, le charme un peu tordu de la série : elle sait qu’un bon univers partagé ne tient pas seulement aux grandes révélations, mais aussi à ces micro-signes que seuls certains repèrent. Une phrase, un coffre, une planète qui ne socialise pas. Pas besoin d’en faire des caisses. Le reste, on le laisse aux constellations.

Bande-annonce VF de Lanterns

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