Le coyote de Looney Tunes revient là où on ne l’attendait plus : sur grand écran, après avoir failli finir en ligne comptable et en note de bas de page juridique. Oui, on parle bien de Coyote vs. Acme, ce film hybride entre animation et prises de vues réelles que Warner Bros. avait d’abord tenté d’enterrer avant que Ketchup Entertainment ne le récupère pour le remettre en circulation. Rien que le récit industriel, déjà, a tout du petit miracle hollywoodien : un long métrage qu’on croyait condamné, un studio qui le sauve, et une sortie en salles calée au 28 août 2026. De quoi faire saliver les nostalgiques, les curieux et les gens qui aiment voir les studios se prendre les pieds dans leurs propres contrats.
Pour situer le décor, le film de Dave Green met en scène Wile E. Coyote, enfin décidé à rendre coup pour coup après des décennies de gadgets ACME qui explosent à la figure. Il s’allie à l’avocat Kevin Avery, joué par Will Forte, pour affronter Buddy Crane, incarné par John Cena, et la firme ACME, machine à profits et à catastrophes. Le projet a traîné dans les limbes plusieurs années, au point d’être associé à la grande époque des arbitrages fiscaux les plus sales d’Hollywood, quand un film peut devenir un actif gênant plutôt qu’une œuvre à sortir. Là, on n’est plus dans la simple exploitation en salles, on est dans la survie pure et dure. Et c’est précisément ce genre de résurrection qui fabrique parfois les meilleurs récits de lancement.
Reste la question qui fâche un peu : entre l’histoire émouvante, la franchise Looney Tunes et un distributeur qui n’a pas les épaules d’un géant, est-ce qu’on tient un hit ou juste un joli sursaut ?
Le coyote, le marteau et la caisse enregistreuse
Selon les estimations relayées par Box Office Pro, Coyote vs. Acme viserait entre 12 et 18 millions de dollars pour son démarrage américain. C’est mieux que les premières projections, qui le voyaient plutôt entre 3 et 8 millions, mais on reste loin du genre de lancement qui fait sauter le bouchon de champagne chez un distributeur. En face, la concurrence n’est pas monstrueuse, mais elle existe : le film ouvre contre The Dog Stars de Ridley Scott, attendu entre 18 et 23 millions, et Spider-Man: No Way Home continue sa vie de mastodonte en cinquième semaine. En clair, le terrain n’est pas miné, mais il n’est pas vide non plus. Le film peut surprendre, à condition que le public ne le traite pas comme un simple trophée de réseau social.
Le vrai enjeu, c’est que cette sortie porte un parfum de revanche. Quand un film revient d’une quasi-disparition, on ne le regarde plus seulement comme un produit, mais comme un symbole. Et Hollywood adore les symboles, tant qu’ils rapportent. Le problème, c’est que l’émotion ne remplace pas une campagne marketing massive. Ketchup Entertainment, qui a acquis le film pour 50 millions de dollars selon les informations rapportées, n’a ni la puissance de feu ni le matelas financier d’un Warner Bros. Résultat : il faudra compter sur le bouche-à-oreille, les critiques, et cette petite armée de spectateurs qui ont déjà applaudi sa renaissance en ligne. Sauf que cliquer sur un hashtag et payer un billet, ce n’est pas tout à fait la même musique. Le péché originel du film, c’est peut-être d’avoir été sauvé trop tard pour bénéficier d’un vrai rouleau compresseur industriel.

ACME, ou l’art de se tirer une balle dans le pied
Il faut quand même mesurer l’ironie de l’affaire : Coyote vs. Acme raconte un personnage broyé par une entreprise cynique, tout en ayant lui-même failli être broyé par une logique de studio parfaitement cynique. Le film devient presque méta malgré lui. Le coyote court après une justice impossible, et le film court après une rentabilité qui n’a rien d’évident. Ce genre de miroir, on l’aime beaucoup à la rédaction, parce qu’il dit quelque chose de l’état d’Hollywood en 2026 : les franchises rassurantes d’un côté, les paris bancals de l’autre, et au milieu des œuvres qui doivent prouver qu’elles existent encore autrement que comme ligne de bilan. Le film ne vend pas seulement des gags, il vend une seconde chance.
Les premiers retours critiques, eux, semblent jouer en sa faveur. Les réactions publiées jusqu’ici lui sont plutôt favorables, et /Film a notamment salué un film « parfait pour 2026 » dans la critique de Witney Seibold. On peut sourire de la formule, mais elle dit quelque chose d’assez juste : dans une époque saturée de suites, de reboots et de produits calibrés, un Looney Tunes hybride qui assume son absurdité a presque l’air d’un geste de résistance. Pas une révolution, hein, on ne va pas vendre ça comme le nouveau Citizen Kane du coyote, mais un objet suffisamment singulier pour exister par sa bizarrerie. Et franchement, ça change des blockbusters qui sentent la réunion de comité à plein nez.
Le bouche-à-oreille ou la mort douce
Le point de bascule, maintenant, tient à une chose très simple : est-ce que le public va transformer cette anecdote industrielle en vrai rendez-vous de salles ? Si oui, Coyote vs. Acme peut dépasser ses prévisions les plus prudentes, surtout avec une sortie américaine sans adversaire frontal de même nature. Si non, il rejoindra la longue liste des films sauvés à grand bruit puis consommés à petit feu, ce qui serait un peu triste, mais pas totalement illogique. Le marché actuel adore les récits de résurrection tant qu’ils ne demandent pas trop d’effort au spectateur. Et là, on touche du doigt le nerf de la guerre : entre l’élan affectif et l’acte d’achat, il y a toujours un petit fossé. Le film a gagné sa bataille morale ; il lui reste à gagner la caisse.
Quoi qu’il arrive, son existence en salles a déjà quelque chose de réjouissant. Non pas parce qu’il faudrait absolument sanctifier chaque sauvetage industriel, mais parce qu’on voit rarement un studio reconnaître, même indirectement, qu’un film mérite mieux qu’un tiroir fiscal. C’est peut-être ça, la vraie victoire ici : pas un triomphe au box-office, mais le simple fait d’avoir échappé à l’oubli organisé. Et dans l’Amérique des grands comptes, ce n’est déjà pas rien. Le coyote a survécu à ACME ; il reste à voir s’il survivra au week-end d’ouverture.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




