Avant d’être coincé sur son île de carton-pâte, Bob Denver a eu droit à un baptême autrement plus chic : James Stewart en personne. Et ça, pour un acteur qu’on a longtemps résumé à un chapeau de marin et à une moue de naufragé, ça change quand même un peu la donne.

En 1963, Bob Denver n’est pas encore l’icône télé qu’on connaît. Il a 28 ans, traîne derrière lui le succès de Maynard G. Krebs dans The Many Loves of Dobie Gillis et tente de faire exister son visage au cinéma, ce territoire où la télévision envoyait souvent ses seconds couteaux comme on envoie un ballon de sonde. Son deuxième long métrage, Take Her, She’s Mine, le place face à James Stewart, déjà installé depuis belle lurette dans l’Olympe hollywoodien, après une filmographie qui a traversé le western, le mélodrame et la comédie avec une aisance de demi-dieu. Le film arrive à un moment charnière : la même année, Sherwood Schwartz tourne le pilote de Gilligan’s Island, d’abord rejeté par CBS avant d’être remonté pour sauver la mise. Autrement dit, Denver se balade entre deux futurs possibles, l’un en roue libre dans une sitcom devenue culte, l’autre dans une carrière de cinéma qui aurait pu prendre une autre direction. Le plus drôle, c’est qu’il a déjà croisé un monument avant d’être enfermé dans sa propre légende.

Sorti le 13 novembre 1963, Take Her, She’s Mine porte la signature de Henry Koster à la réalisation et de Nunnally Johnson au scénario, d’après la pièce de Henry et Phoebe Ephron. L’histoire part d’une inquiétude parentale très américaine : un père trop protecteur, Frank Michaelson, joué par Stewart, voit sa fille Mollie quitter le foyer pour le campus puis pour Paris, et se ridiculise à force de vouloir contrôler ce qui lui échappe. Sandra Dee incarne la jeune femme, et le film joue cette comédie de mœurs avec un sérieux de façade qui laisse passer quelques pointes de satire sur les angoisses bourgeoises du début des sixties. Denver, lui, n’y a pas un rôle immense, mais il tombe pile dans le bon costume : celui du beatnik de café, poète de comptoir et chanteur de fond de salle, figure que Dobie Gillis avait déjà rendue immédiatement lisible pour le public. Il n’est pas là pour voler la vedette, il est là pour faire résonner une époque.

Le beatnik dans la machine

En réalité, la présence de Denver dans le film dit beaucoup de la circulation des types hollywoodiens à cette époque. Le beatnik, encore fraîchement digéré par le grand public, devient ici un personnage de comédie, presque un accessoire culturel. Denver a précisément bâti sa popularité sur ce genre de silhouette : un jeune homme un peu paumé, un peu lunaire, mais suffisamment identifiable pour devenir un ressort comique. Face à Stewart, il fonctionne comme un contrepoint générationnel. D’un côté, le père de famille rigide, incarnation d’un ordre ancien ; de l’autre, le poète de coffeehouse, petit symptôme d’une Amérique qui commence à se défaire de ses certitudes. Et ce face-à-face a quelque chose de délicieux, parce qu’il ne cherche jamais la grande confrontation dramatique. Ça papote, ça se rate, ça se regarde de travers. Bref, ça vit.

Affiche de Ah si papa savait ça !
Affiche de Ah si papa savait ça !

Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont Stewart, après avoir enchaîné How the West Was Won et The Man Who Shot Liberty Valance en 1962, accepte ici une comédie plus légère sans perdre sa gravité naturelle. Il reste Stewart, avec cette façon de faire sentir la bonne foi même quand le personnage se plante. En face, Denver apporte une désinvolture presque involontaire, comme si le film avait compris qu’il fallait un acteur capable de faire exister le ridicule sans le surjouer. On n’est pas dans le grand numéro, on est dans l’ajustement fin. Et ça, Hollywood savait encore le faire sans s’auto-congratuler toutes les trois minutes.

Quand l’Histoire coupe le son

Sauf que 1963 ne laisse pas beaucoup de place à la légèreté. Le film sort le 13 novembre, Bob Denver tourne alors le pilote de Gilligan’s Island à Hawaï, et neuf jours plus tard l’assassinat de John F. Kennedy vient tout brouiller. Le choc est tel que l’ouverture de la première saison de la série intégrera un drapeau en berne, conséquence directe du tournage du générique après la tragédie. De son côté, 20th Century Fox rappelle 350 copies du film pour retirer deux scènes faisant référence au président et à Jacqueline Kennedy Onassis. On a connu stratégie de diffusion plus glamour. La comédie se retrouve soudain rattrapée par l’Histoire, et elle n’a pas vraiment le temps de faire la maligne.

Les réactions critiques, elles aussi, oscillent. Bosley Crowther, dans The New York Times, démonte le film avec une sécheresse qui ferait presque sourire aujourd’hui, tandis que Variety y voit une version plus convaincante que la pièce d’origine. Deux lectures, deux tempéraments, et au milieu un film qui n’a jamais eu la prétention de bousculer le cinéma américain. Il reste pourtant précieux pour ce qu’il révèle : un James Stewart en transition, un Bob Denver au bord de sa métamorphose télévisuelle, et une industrie encore capable de faire cohabiter le théâtre filmé, la satire douce et le star system classique. Pas besoin d’en rajouter des caisses. Parfois, une petite comédie de 1963 raconte mieux Hollywood qu’un gros biopic bardé de violons.

Ce qui amuse, au fond, c’est que Bob Denver n’a pas eu besoin d’un grand rôle pour laisser une trace. Il a simplement croisé le bon monstre sacré au bon moment, dans un film qui sent encore la transition entre deux Amériques. Et si l’on veut mesurer la chance d’un acteur, il suffit parfois de regarder avec qui il partage l’écran avant que la télévision ne vienne lui coller une étiquette pour l’éternité. Denver, lui, aura eu Stewart. Pas mal comme carte de visite, non ?

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