Dans Project Hail Mary, Phil Lord et Chris Miller ne se contentent pas d’envoyer Ryan Gosling dans le vide intersidéral : ils transforment aussi leur long métrage en petit musée pop de la science-fiction. Et, franchement, ça tombe bien, parce qu’un film sur la fin du Soleil sans références à Star Trek ou Alien, ce serait un peu comme un vaisseau sans carburant.

Adapté du roman d’Andy Weir, Project Hail Mary situe son action en 2032, à un moment où la Terre voit son étoile décliner sans explication. Le gouvernement envoie Dr. Ryland Grace, scientifique un peu cabossé et ex-prof de collège, enquêter à 11,9 années-lumière de chez nous, du côté de Tau Ceti. Le pitch a beau sentir le hard SF à plein nez, le film ne joue pas la carte du sérieux monolithique : il s’amuse à parsemer le trajet de Grace de références aux grands totems du genre. Pas de hasard là-dedans. Quand on écrit de la SF contemporaine, on écrit toujours avec les fantômes des autres, surtout quand ces fantômes ont la taille d’un Enterprise ou d’un xénomorphe. Le film avance donc avec sa propre mission scientifique, mais aussi avec une mémoire de cinéphile greffée dans le cockpit.

Cette logique n’a rien d’anecdotique. Depuis des décennies, la science-fiction hollywoodienne recycle ses propres mythes, comme si chaque nouveau film devait passer le flambeau aux précédents tout en leur faisant un clin d’œil en coin. Dans Project Hail Mary, cette circulation est même intégrée au personnage principal : Grace n’est pas un demi-dieu de l’espace, mais un type ordinaire, cultivé, un peu désordonné, qui pense avec les outils de la pop culture. Et c’est là que le film devient malin : au lieu d’effacer ses influences, il les exhibe comme des balises de navigation. En SF, la référence n’est pas un bonus : c’est souvent le carburant.

Et c’est précisément là que le film commence à jouer sa partition la plus jouissive : chaque allusion raconte autant l’histoire du genre que celle du héros.

« Shields up » : quand Star Trek débarque sans invitation

Le premier clin d’œil saute au visage dès que Grace croise un vaisseau extraterrestre et lâche un réflexe de pur geek : « shields up ». Le problème, évidemment, c’est que son engin spatial de 2032 n’a rien d’un croiseur de la Fédération. Pas de boucliers, pas de phasers, pas de miracle technologique à portée de main. La réplique fonctionne parce qu’elle condense tout Star Trek en trois mots : l’idée qu’un équipage peut se protéger grâce à une infrastructure quasi mythologique, et qu’un danger cosmique se gère avec des procédures. Ici, Grace n’a ni procédure ni confort. Juste la panique, et un cerveau nourri aux séries du samedi après-midi. Le gag dit tout du personnage : il pense comme un fan, mais il doit survivre comme un scientifique.

Affiche de Projet Dernière Chance
Affiche de Projet Dernière Chance

Rocky, le voisin venu de Vulcain ou presque

Quand l’alien apparaît, massif, rocheux, presque arachnéen, Grace le baptise Rocky. Le surnom est affectueux, pratique, presque enfantin, et il ouvre une autre couche de lecture : le rapprochement avec 40 Eridani-A, étoile longtemps associée par la NASA à Vulcain, la planète natale de Spock dans Star Trek. La source rappelle qu’un rapport de 2016 avait entretenu cette piste avant qu’une mise à jour de 2024 ne la démonte. Peu importe, au fond : la fiction a déjà gagné. Dans l’imaginaire collectif, Vulcain reste le lieu d’origine du demi dieu logique par excellence, et Rocky vient s’installer dans cette lignée, sauf qu’il respire l’ammoniac et vit dans une fournaise à 400°F. On n’est pas dans la même cantine, disons. Le film joue ainsi avec l’idée que la SF fabrique des cousins impossibles entre ses créatures, même quand la biologie leur interdit de se serrer la pince.

Le petit air de Spielberg qui vous reste dans l’oreille

Autre moment savoureux : Grace tapote une paroi translucide et fredonne une séquence de cinq notes, D, E, C, C, G. Les cinéphiles ont immédiatement le réflexe pavlovien : Rencontres du troisième type de Steven Spielberg, 1977, avec son langage musical devenu l’un des grands signaux de l’histoire du cinéma de science-fiction. Ici, le clin d’œil n’est pas seulement décoratif. Il rappelle que le premier contact extraterrestre au cinéma a été pensé comme une affaire de rythme, de son, de transmission, presque de chorégraphie. Phil Lord et Chris Miller ne citent pas Spielberg pour faire les malins ; ils s’inscrivent dans une tradition où la communication avec l’Autre passe par des formes élémentaires, avant même les mots. Le cinéma de SF adore faire croire qu’un bon accord de notes vaut mieux qu’un discours diplomatique. Et, souvent, il a raison.

Quand Alien s’invite à table, tout le monde se crispe

Plus tard, Grace se détend avec Rocky et balance une remarque qui renvoie directement à Alien de Ridley Scott, sorti en 1979. La blague tient dans la peur d’être littéralement colonisé de l’intérieur, souvenir immédiat du facehugger, de l’ovipositeur et du cauchemar biologique qui a fait la gloire du film. Là encore, Project Hail Mary fait quelque chose d’intelligent : il convoque l’horreur corporelle pour mieux la tenir à distance. Rocky n’est pas une menace parasitaire, mais un partenaire de travail. Le contraste est délicieux, parce qu’il rappelle à quel point la SF a toujours navigué entre deux pôles : le merveilleux de la rencontre et le sale petit vertige de l’invasion. Le film ne copie pas Alien ; il lui répond, avec un sourire crispé et une bonne dose de soulagement.

Buck Rogers, McCoy et le vieux fond de la blague interstellaire

Dernière couche, plus discrète mais pas moins savoureuse : Grace se décrit comme « un scientifique, pas Buck Rogers », ce qui envoie à la fois vers le héros pulp de l’aventure SF et vers la formule récurrente du docteur McCoy dans Star Trek : « I’m a doctor, not a… ». Le mélange est très Andy Weir dans l’esprit, et très intelligent dans sa fonction dramatique. Il rappelle que Grace n’est pas un héros de franchise, pas un pilote de légende, pas un élu. C’est un type qui a appris à raisonner, pas à fanfaronner. La référence sert donc à le situer dans une généalogie de la SF populaire tout en soulignant sa modestie. Dans Project Hail Mary, la grande aventure spatiale reste une affaire de gens qui bricolent avec les mythes des autres.

Au fond, c’est peut-être ça, la vraie trouvaille du film : faire d’un récit de survie cosmique une conversation permanente avec l’histoire du genre. On ne regarde pas seulement un scientifique sauver l’humanité à 11,9 années-lumière de la maison ; on voit aussi la SF se regarder dans le miroir, se reconnaître, se moquer un peu d’elle-même, puis repartir en mission. Ce n’est pas si fréquent qu’un blockbuster de science-fiction accepte d’avoir de la mémoire sans devenir poussiéreux. Ici, la mémoire fait moteur. Et quand un film vous donne à la fois l’angoisse du vide et le plaisir du clin d’œil, on ne va pas faire les difficiles : c’est déjà une assez belle manière de traverser l’espace.

Bande-annonce VF de Projet Dernière Chance

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