Christopher Nolan ne lâche jamais sa proie : après avoir transformé The Odyssey en mastodonte de salle, le voilà qui l’expédie vers le digital et le 4K Blu-ray avec la même assurance de demi-dieu du box-office. Le film sortira en location et à l’achat en numérique le 17 novembre, en même temps que son édition 4K Ultra HD Blu-ray. Quatre mois après sa sortie en salles, le long métrage prolonge une fenêtre d’exploitation bien plus large que la moyenne actuelle, ce qui, dans le Hollywood d’aujourd’hui, relève presque du geste politique.

Pour situer le décor, on parle d’une adaptation du poème d’Homère menée par Universal et Nolan, sortie en salles le 17 juillet, et déjà forte d’environ 1,35 milliard de dollars de recettes mondiales. Oui, 1,35 milliard. À ce niveau-là, on n’est plus dans le simple succès, on est dans la machine à fantasmes qui imprime sa propre monnaie. Le film a aussi dépassé les 500 millions de dollars aux États-Unis et au Canada, tandis que l’IMAX a pesé pour 257 millions de dollars de ventes de billets. Résultat : The Odyssey est devenu le plus gros score mondial de Nolan, mais aussi le film classé R le plus rentable de tous les temps, devant Deadpool & Wolverine. Pas mal pour une épopée de près de trois heures où un roi essaie juste de rentrer chez lui. Le retour à Ithaque a surtout ressemblé à une razzia.

Et c’est là que l’affaire devient intéressante : Nolan ne vend pas seulement un film, il vend une durée d’exposition, une idée du cinéma comme événement qui refuse de se dissoudre trop vite dans le flux.

La salle d’abord, le canapé ensuite : la stratégie du grand écart

À l’heure où tant de blockbusters filent vers la vidéo à la demande comme des gamins qui ont raté le dernier métro, The Odyssey a gardé l’affiche quatre mois. C’est long, et c’est précisément le point. Universal et Nolan ont déjà testé cette logique avec Oppenheimer, resté 123 jours en salles avant son arrivée en premium VOD et en physique, à l’automne 2023. Ici, on retrouve la même philosophie : laisser le bouche-à-oreille faire son office, laisser les formats premium gonfler les recettes, laisser l’IMAX jouer son rôle de fer de lance. Bref, ne pas tirer une balle dans le pied de l’exploitation en salles au nom de la vitesse numérique.

Ce choix dit beaucoup de l’état du marché. Les studios ont passé des années à raccourcir les fenêtres de diffusion, persuadés que le public voulait tout, tout de suite, et que le box office n’était qu’un sas avant le streaming. Nolan, lui, continue de défendre l’idée inverse : certains films ont besoin d’air, de temps, de volume, de bruit. Et quand le film en question approche les trois heures, qu’il aligne Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya, Robert Pattinson et Charlize Theron, on comprend que l’argument n’est pas seulement artistique. C’est aussi commercial. Le prestige sert ici de moteur, pas de décoration.

Affiche de L'Odyssée
Affiche de L'Odyssée

Matt Damon en roi fatigué, Nolan en horloger de l’ampleur

Le cœur du film, c’est Matt Damon en Ulysse, ou plutôt en Odysseus, roi d’Ithaque lessivé par la guerre de Troie et par le voyage qui doit le ramener chez lui. Variety, dans la critique signée Guy Lodge, saluait un film sans temps mort mais relevait aussi que l’émotion restait plus cérébrale que charnelle. Voilà qui colle assez bien à Nolan : un cinéaste qui sait fabriquer de la tension, de la structure, du vertige temporel, mais qui laisse parfois le sentiment qu’il serre tellement son dispositif que le sang circule un peu moins bien. On adore, on admire, on débat. C’est son fonds de commerce depuis Memento, et il n’a pas l’intention de changer de braquet maintenant.

Ce qui frappe dans The Odyssey, c’est aussi la manière dont le film recycle la mythologie de Nolan lui-même. Le héros qui cherche son foyer, le récit fragmenté, les temporalités qui se répondent, le voyage comme épreuve mentale autant que physique : on n’est pas loin d’une version antique de ses obsessions habituelles. Sauf qu’ici, la monumentalité prend le dessus sur le puzzle. Le film veut être une expérience totale, presque archaïque, avec ses monstres, ses tentations, ses retours impossibles. Et puis il y a cette distribution qui ressemble à une réunion de famille d’Olympe sponsorisée par un studio qui a les poches profondes. Nolan fait du mythe, mais il le fait avec des tableaux Excel et des IMAX.

Le Blu-ray comme dernier temple

La sortie 4K Ultra HD Blu-ray le 17 novembre n’a rien d’anecdotique. Dans un marché où le physique a longtemps été donné pour mort, le disque haut de gamme reste le refuge des films qui misent sur la texture, l’échelle, la précision visuelle. C’est encore plus vrai chez Nolan, dont chaque image semble conçue pour être disséquée par des spectateurs maniaques, des vidéophiles et des adorateurs du format large. Le 4K Blu-ray n’est pas un simple produit dérivé : c’est la prolongation naturelle d’un film pensé comme un objet de projection, puis de collection.

On peut y voir une forme de paradoxe délicieux. Le cinéma de Nolan, souvent accusé d’être froid, mécanique, presque trop contrôlé, finit par devenir l’un des derniers bastions du grand spectacle que l’on veut posséder chez soi. Pas pour le binge-watcher à moitié distrait, mais pour le revoir, le scruter, le mesurer. À ce jeu-là, The Odyssey a tout du futur disque de chevet des obsédés de la mise en scène. Et franchement, qui va s’en plaindre ? Pas l’équipe de la rédaction, en tout cas, qui aime bien quand un blockbuster ressemble à autre chose qu’à un distributeur de pop-corn sous perfusion. Le film rentre à la maison, mais il n’a rien de domestiqué.

Reste cette petite ironie : raconter le retour d’un homme vers son foyer, puis faire patienter le public quatre mois avant de lui tendre la version salon, c’est presque du Homère appliqué à l’économie des studios. Le voyage continue, mais cette fois sur étagère. Et si c’est ça, l’avenir du grand spectacle, alors on veut bien garder la télécommande à portée de main.

Bande-annonce VF de L'Odyssée

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