Avant de devenir la machine à billets qu’on connaît, Tom Cruise a commencé par un petit crash en règle avec Losin’ It, comédie de 1983 qui a surtout prouvé qu’un futur monstre sacré peut aussi se planter sans élégance. Et quelque part, c’est presque rassurant.
En 1983, Hollywood n’est pas encore obsédé par les franchises au point de transformer chaque idée en univers étendu, mais le système sait déjà très bien fabriquer des vedettes. Tom Cruise a 19 ans quand il apparaît dans Endless Love de Franco Zeffirelli, avant de se faire remarquer dans Taps de Harold Becker, où son intensité fait déjà lever un sourcil. Sauf que son premier vrai rôle de tête d’affiche, c’est Losin’ It, tourné dans l’ombre d’un cinéma américain encore partagé entre l’exploitation adolescente, la comédie salace et les derniers soubresauts du Nouvel Hollywood. Le film, réalisé par Curtis Hanson, coûte 5 millions de dollars et n’en rapporte qu’environ 1,2 million au box-office américain. Autant dire une sortie de route sèche, sans même le panache du carton-pâte. On n’est pas loin du gadin de service, celui qui laisse une trace dans les bilans et une anecdote dans les rétrospectives.
Pourtant, le projet avait sur le papier un petit parfum de combinaison gagnante : Shelley Long, Jackie Earle Haley, John Stockwell, et un scénario signé Bill L. Norton, qui venait déjà d’écrire des films autrement plus solides comme Cisco Pike ou More American Graffiti. Le problème, c’est que Losin’ It veut jouer sur deux tableaux à la fois : la comédie grivoise et le drame de passage à l’âge adulte. Résultat, ça tangue. Le film promet du sale, du cru, du teen movie à la limite du mauvais goût, puis se met soudain à chercher une gravité qu’il n’a pas méritée. Le genre de virage qui fait bâiller la salle au lieu de la faire grimacer. À force de vouloir être plus malin que son affiche, le film finit par ne plus savoir ce qu’il vend.
Le faux pas qui fait les jambes
En réalité, Losin’ It arrive dans la carrière de Cruise à un moment charnière : il n’est pas encore une star, mais il a déjà ce qu’il faut d’énergie pour aimanter la caméra. Le film, lui, ne sait pas quoi faire de cette présence. Curtis Hanson, qui deviendra plus tard l’auteur de L.A. Confidential et de Wonder Boys, n’a pas encore trouvé son équilibre de cinéaste, et ça se sent dans chaque raccord un peu bancal, chaque scène qui hésite entre la pochade et la leçon de morale. On comprend vite que le problème n’est pas seulement commercial ; il est de ton, de rythme, de dosage. Bref, le film se prend les pieds dans le tapis et Cruise avec. Le flop n’est pas un accident de parcours, c’est presque le sujet du film.

Ce qui est savoureux, c’est que cette petite débâcle précède de quelques mois Risky Business, sorti le 5 août 1983, qui va transformer Cruise en star bankable de sa génération. Là où Losin’ It cherche sa voie en titubant, Risky Business comprend immédiatement ce que Hollywood adore : un visage, une allure, une tension entre charme et menace. Le contraste est violent, presque comique. D’un côté, une comédie qui promet la transgression mais s’écrase en route ; de l’autre, un long métrage qui saisit la pulsation d’une époque et fabrique un demi-dieu en trois plans et un sourire. On connaît la suite : Top Gun, Rain Man, Born on the Fourth of July, puis la longue marche vers la poule aux œufs d’or qu’il n’a plus vraiment lâchée depuis. Le vrai miracle, ici, c’est qu’un échec aussi net ait servi de tremplin au lieu de faire dérailler la machine.
Un apprentissage à la dure, version Hollywood
Tom Cruise a d’ailleurs lui-même résumé l’affaire avec une franchise assez rare pour être signalée. Lors d’une discussion au British Film Institute en 2025, il expliquait avoir compris, à l’époque, que tout le monde sur un plateau n’avait pas la même idée de l’exigence ni de la fabrication d’un film. La phrase est simple, presque sèche, mais elle dit beaucoup : le jeune acteur découvre que le cinéma n’est pas seulement une affaire de présence, c’est une affaire de méthode, de passion, de précision. Et quand cette alchimie manque, même un casting prometteur peut partir en vrille. Le star-system adore les mythes de naissance ; il oublie souvent que les mythes commencent par des ratés.
Ce qui rend Losin’ It intéressant aujourd’hui, ce n’est pas sa qualité intrinsèque, franchement inégale, mais sa place dans la mythologie Cruise. On voit déjà l’acteur qui va devenir une marque, un corps en mouvement, une énergie de prédation douce, presque inquiète. Le film ne le révèle pas encore, il le teste. Et il échoue à le cadrer correctement. C’est peut-être pour ça qu’on y revient : parce qu’il montre un futur titan avant l’armure, avant la discipline, avant la légende. Un Cruise encore vulnérable, encore malléable, encore à la merci d’un mauvais script et d’un mauvais dosage. Ce qui, pour un futur roi du box-office, a quelque chose de délicieusement humain. Le plus beau dans ce flop, c’est qu’il n’a pas cassé la trajectoire : il l’a rendue lisible.
Et puis, soyons honnêtes, il y a un petit plaisir cinéphile à voir Hollywood se tromper à ce point sur ce qu’il a sous la main. Le studio croyait tenir une sex comedy de plus ; il avait en fait un futur demi-dieu en phase de rodage. Le film a sombré, l’acteur a décollé, et l’histoire du cinéma a gardé la cicatrice. Pas mal pour une petite sortie de route de 1983, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




