Isaac Asimov, chantre de la science-fiction rationnelle, a eu un faible pour Autant en emporte le vent : oui, le même roman-fleuve qui continue de faire tousser l’histoire du cinéma et de la littérature. L’aveu est délicieux parce qu’il casse l’image du savant en blouse blanche, tout propre sur lui, pour rappeler qu’un lecteur peut être happé par un texte qu’il sait pourtant idéologiquement frelaté.

Pour situer un peu le bonhomme, Asimov n’était pas seulement l’homme de Foundation et de I, Robot. Né en 1920 dans l’ex-URSS, devenu l’un des grands noms de la SF américaine, il a aussi écrit des nouvelles policières, des essais sur la science, la Bible, Shakespeare, et même des textes plus farfelus. Bref, pas un auteur à tiroirs, plutôt une usine à idées avec vue sur tout le siècle. Dans son autobiographie Joy Still Felt (1980), il raconte avoir dévoré Autant en emporte le vent d’une traite, au point d’en sortir furieux de l’avoir terminé si vite. Le détail est savoureux : Asimov, le cartographe des futurs, se fait cueillir par un roman du passé.

Le contexte, lui, n’a rien d’anodin. Le roman de Margaret Mitchell paraît en 1936, et l’adaptation de Victor Fleming sort en 1939, produite par Selznick International Pictures et Metro-Goldwyn-Mayer. Le film dure près de quatre heures, a longtemps été présenté comme un mastodonte du box-office et reste l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma, avec des recettes cumulées colossales selon les estimations historiques. Mais sa popularité n’a jamais effacé son problème central : sa vision romantisée du Vieux Sud, de la Confédération et de l’esclavage. On est là dans le péché originel du récit hollywoodien classique, quand le spectacle sert de vernis à une mythologie politique bien sale. Le film est immense ; son imaginaire, lui, est nettement plus douteux.

Et c’est précisément là qu’Asimov devient intéressant : il ne célèbre pas l’idéologie du livre, il avoue sa puissance de captation.

Le coup de foudre du lecteur, pas du militant

Dans Joy Still Felt, Asimov dit en substance qu’il pensait tenir un roman stupide, avant de se faire happer. Il le lit pendant quinze heures presque sans pause, puis peste d’en être arrivé au bout. Cette réaction dit quelque chose de très précis : un texte peut être moralement bancal, historiquement fumeux, et pourtant fonctionner comme une machine narrative redoutable. On n’est pas dans l’adhésion, on est dans l’aimantation. Et ça, les bons conteurs le savent depuis toujours. Un mauvais fond n’empêche pas un sacré moteur.

Ce qui fascine Asimov, c’est sans doute moins Scarlett O’Hara que la mécanique du roman lui-même : la longueur, la tension, la manière de faire avancer un personnage détestable sans jamais relâcher la pression dramatique. Il y a là un écho avec sa propre œuvre, où les systèmes, les empires et les trajectoires individuelles s’imbriquent comme des rouages. Dans Foundation, le destin collectif écrase les individus ; chez Mitchell, l’Histoire écrase aussi les corps, mais avec une couche de mélodrame et de nostalgie en prime. Deux visions du basculement historique, deux façons de faire du chaos une narration. Pas si éloignées qu’on pourrait le croire, au fond.

Affiche de Autant en emporte le vent
Affiche de Autant en emporte le vent

Le vilain, ce héros qui ne dit pas son nom

Le plus drôle, dans l’article de Reactor Magazine relayant ces confidences, c’est peut-être le détour par Ten Thousand a-Year de Samuel Warren, roman victorien obscur qu’Asimov adorait aussi. Il y explique avoir compris, à travers le personnage d’Oily Gammon, qu’un méchant pouvait être le vrai centre de gravité d’un livre. Là encore, on touche à une intuition de scénariste avant l’heure : le public ne suit pas forcément le plus vertueux, il suit le plus magnétique. Hollywood en a fait sa religion, de Scarface à Le Parrain en passant par la moitié des franchises modernes. Le moteur dramatique, c’est souvent le type qu’on ne devrait pas aimer.

Asimov, lui, n’a jamais eu l’air de confondre fascination et approbation. C’est même tout l’inverse : sa culture immense lui permettait de regarder un objet comme Autant en emporte le vent avec une lucidité froide, sans se priver du plaisir de lecture. On peut trouver ça inconfortable, mais c’est précisément ce qui rend son aveu précieux. Il rappelle qu’un lecteur sérieux ne lit pas seulement pour se faire confirmer ses opinions. Il lit aussi pour voir comment une œuvre tient debout, comment elle manipule, comment elle embobine. Et parfois, il faut bien l’admettre, elle embobine très bien.

Le vieux Sud, le vieux cinéma et les vieux démons

Le cas Autant en emporte le vent reste un bon test pour la cinéphilie adulte, celle qui accepte de regarder les films avec leur époque, leurs aveuglements et leurs mensonges. L’œuvre a longtemps été célébrée comme un sommet du grand spectacle hollywoodien, avec ses décors, son ampleur, sa mise en scène du désastre. Mais sa puissance formelle s’est construite sur une mythologie réactionnaire qu’on ne peut plus faire semblant de ne pas voir. C’est là que le regard d’Asimov, scientifique et historien amateur, devient presque plus moderne que le roman lui-même : il sait que la fascination n’absout rien.

Au fond, cette anecdote dit quelque chose de très simple et de très gênant : on peut être un esprit critique, un rationaliste, un homme de science, et se faire embarquer par un récit qui sent le soufre. C’est même souvent comme ça que les grands récits fonctionnent. Ils ne demandent pas notre accord moral, ils réclament notre attention. Asimov l’a donnée. Et il a râlé quand c’était fini, ce qui est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse rendre à un livre qu’on sait problématique. Le mauvais goût n’explique pas tout ; la puissance narrative, si.

Alors oui, on peut sourire de voir le pape de la SF américaine passer une nuit blanche sur un roman de la guerre de Sécession. Mais au fond, ce n’est pas si surprenant : les vrais lecteurs aiment aussi les mauvaises fréquentations. Et les œuvres les plus toxiques sont parfois les plus difficiles à lâcher. C’est embêtant, mais c’est comme ça. Le cinéma, la littérature, tout ce bazar-là, avancent souvent avec un pied dans la boue et l’autre dans le mythe. Et on continue quand même à tourner les pages.

Bande-annonce VF de Autant en emporte le vent

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