En 1993, Michael Crichton a réussi un drôle de doublé : faire trembler Hollywood avec Jurassic Park et sortir, presque en douce, Rising Sun, polar néo-noir qui a rapporté gros sans jamais entrer dans la légende. Le genre de film qu’on croise dans les conversations comme un cousin un peu gênant qu’on a oublié d’inviter au repas de famille.

Pour rappel, Crichton n’était pas seulement le monsieur dinosaures de Spielberg. Avant de devenir une machine à best-sellers et à adaptations, il avait déjà tâté de la mise en scène avec Westworld en 1973, puis enchaîné plusieurs longs métrages comme Coma, The First Great Train Robbery, Looker, Runaway et Physical Evidence. Autrement dit, l’homme connaissait la grammaire du cinéma industriel, ses appétits de studio, ses effets de manche et ses angles morts. En 1993, il touche même le jackpot deux fois : d’un côté l’adaptation de Jurassic Park par Steven Spielberg, de l’autre Rising Sun, réalisé par Philip Kaufman et tiré de son roman paru en 1992. Le film coûte 40 millions de dollars et engrange plus de 107 millions au box-office mondial. Pas mal pour un titre que beaucoup ont laissé filer dans le brouillard de la décennie. Le vrai gag, c’est qu’un film “oublié” a quand même fait un score de blockbuster.

Mais derrière le carton, il y a surtout une capsule temporelle très sale, très datée, et assez révélatrice de l’Amérique de l’époque.

Connery au centre, Snipes en orbite

Le casting a de quoi faire lever un sourcil même aujourd’hui : Wesley Snipes, Sean Connery, Harvey Keitel, Cary-Hiroyuki Tagawa, Steve Buscemi, Tia Carrere. Sur le papier, c’est une affiche qui sent le film de prestige nerveux, le polar avec du nerf et des répliques qui claquent. Dans les faits, Rising Sun fonctionne surtout comme un véhicule pour Connery, qui prend la lumière, distribue les leçons et s’offre une posture de demi-dieu du décryptage culturel. Snipes, lui, joue davantage le partenaire de route que le moteur dramatique. On est presque dans un Sherlock Holmes et Watson version Los Angeles, sauf qu’ici Watson a un CV plus cool que son patron.

Le problème n’est pas seulement l’équilibre du duo. C’est la manière dont le film organise son regard. L’enquête autour de la mort d’une travailleuse du sexe dans un immeuble flambant neuf d’un consortium japonais sert de prétexte à une promenade dans un Los Angeles de verre, de néons et de tensions économiques. Le scénario multiplie les pistes, les faux-semblants, les écrans vidéo, les manipulations d’images, comme si le film voulait parler de technologie, de surveillance et de pouvoir. Sauf que la mise en scène, elle, reste souvent au niveau du dispositif. Ça enquête, ça bavarde, ça frime, mais ça ne mord jamais vraiment.

Affiche de Soleil levant
Affiche de Soleil levant

Le Japon fantasmé, ou le péché originel du film

En réalité, Rising Sun ne se laisse pas réduire à un simple thriller raté. C’est surtout un objet très révélateur des peurs américaines du début des années 90, quand le Japon était perçu comme une puissance économique qui grignotait le terrain des États-Unis. Le roman de Crichton avait déjà suscité des accusations de racisme à sa sortie en 1992, et le film n’efface pas ce malaise. Il l’adoucit à peine, sans le résoudre. Les personnages japonais sont souvent relégués à des rôles fonctionnels, la culture est traitée comme un décor exotique, et certaines tirades de Connery sur le prétendu fonctionnement du “cerveau japonais” sentent franchement la naphtaline idéologique.

Roger Ebert, dans Chicago Sun-Times, n’y allait pas par quatre chemins et notait que le film semblait s’incliner de temps à autre devant son sujet sans jamais vraiment le travailler. Son reproche, en substance, tenait à ceci : le film effleure la compétition économique américano-japonaise sans en faire un vrai sujet dramatique. Et il avait raison. Le long métrage se contente souvent de frôler la matière politique au lieu de la creuser. On a donc un thriller qui veut parler du monde, mais qui préfère garder ses chaussures propres.

Un faux néo-noir qui se prend les pieds dans son époque

Philip Kaufman, cinéaste pourtant capable d’ambiances troubles et de tensions morales autrement plus fines, se retrouve ici à piloter un objet hybride : un néo-noir, un film d’enquête, un commentaire sur la mondialisation avant l’heure, et un star vehicle un peu trop sûr de lui. Le résultat a quelque chose de flou, presque raide dans son élégance. On sent l’ambition de faire du cinéma de genre avec un vernis de modernité, mais le film reste coincé entre plusieurs régimes : sérieux sans être profond, ironique sans être vraiment drôle, tendu sans être haletant.

Et puis il y a ce détail qui dit beaucoup : le film se déroule dans une ville, Los Angeles, où tout est surface, circulation, image, faux-semblant. C’est un décor parfait pour parler d’un monde où l’économie, la technologie et le regard des autres deviennent des armes. Mais Rising Sun ne transforme jamais cette idée en vertige. Il la laisse flotter. À ce stade, on tient moins un grand polar qu’un témoignage sur une industrie qui cherchait déjà à capter les anxiétés du moment sans trop se salir les mains. Un film de son temps, oui. Un film qui le dépasse, pas vraiment.

Ce qui rend l’affaire amusante, au fond, c’est le contraste avec Jurassic Park. Là où Spielberg a transformé le roman de Crichton en machine à fantasmes générationnelle, Rising Sun reste coincé dans les coulisses du même auteur, avec ses obsessions, ses angles morts et sa fascination pour les systèmes qui déraillent. L’un a passé le flambeau au mythe. L’autre a gardé les clés du parking. Et c’est peut-être ça, la vraie morale : Hollywood adore les monstres sacrés, mais il n’a pas toujours le temps de regarder les seconds couteaux qui font pourtant des billets. Dans l’ombre des dinosaures, le polar s’est pris un petit coup de coude. Pas de quoi le faire disparaître, mais assez pour qu’on l’oublie.

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