Avant que Spider-Man ne devienne la machine à fantasmes qu’on connaît, un Venom signé David S. Goyer a sérieusement frôlé les salles. Oui, un film sur l’ennemi le plus gluant de Peter Parker aurait pu débarquer avant le héros lui-même : le genre de scénario parallèle qui donne envie de remonter le temps avec un paquet de popcorn et un soupir.
Pour comprendre ce quasi-accident historique, il faut revenir à la fin des années 1990, quand Marvel n’était pas encore l’empire tentaculaire qu’on associe aujourd’hui au box-office mondial. En 1996, la maison mère se déclare en faillite ; dans la foulée, elle brade ou concède des droits à plusieurs studios pour reprendre de l’air. Sony récupère Spider-Man, New Line met la main sur Venom : le grand bazar des licences commence là, avec ses clauses tordues, ses zones grises et ses opportunités en or. Entre-temps, Marvel tente de survivre avec des adaptations bancales ou modestes, tandis que Blade (1998), écrit par David S. Goyer, ouvre enfin une brèche commerciale sérieuse. Puis X-Men (2000) et Spider-Man (2002) changent la donne, chacun à leur manière, en prouvant que les super-héros peuvent faire plus que survivre : ils peuvent régner. Dans ce contexte, imaginer un Venom en 1998 ou 1999, c’est toucher du doigt une bifurcation de l’histoire du cinéma de genre.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement un film jamais tourné : c’est la façon dont un bout de script peut modifier la cartographie d’un genre entier.
Un symbiote dans la brume
Le projet de Goyer remonte à 1997. New Line Cinema examine alors un scénario centré sur le personnage, avec Dolph Lundgren envisagé pour le rôle principal. Rien que ça, on sent déjà le parfum très fin de l’époque : muscles huilés, CGI encore à l’état de promesse, et désir de transformer un anti-héros en attraction de multiplexe. Le script a fini par circuler sous le manteau, et ce qu’on en sait est délicieusement étrange. Pas de Spider-Man à l’horizon, pour commencer. Eddie Brock y devient « Eddy » Brock, travaille pour le Daily Weekly au lieu du Daily Bugle, et le symbiote ne vient pas d’un laboratoire ou d’un coin de l’espace vaguement cosmique, mais d’une planète de gigantesques araignées. On est en plein bricolage narratif des années 1990, quand l’adaptation de comics confondait parfois fidélité et panique. Le film n’existe pas, mais il sent déjà la naphtaline et le latex noir.
Le choix de Cletus Kasady, alias Carnage, comme antagoniste principal dit aussi beaucoup de l’ambition du projet. À cette époque, le personnage n’a pas encore la valeur de marque qu’il aura plus tard, quand Woody Harrelson lui prêtera ses traits dans Venom: Let There Be Carnage en 2021. Là encore, on voit le studio essayer de faire tenir un univers entier dans un seul long métrage, sans l’appui d’une franchise déjà installée. Sauf que le public de 1997 n’a pas encore été dressé à accepter ce genre de délire en costume moulant. Les effets numériques progressent, certes, mais ils n’ont pas encore la souplesse nécessaire pour rendre crédible un monstre aussi mouvant que Venom. Après l’échec de Spawn en 1997, beaucoup de producteurs ont compris qu’un héros de comics mal servi à l’écran pouvait vite se transformer en balle dans le pied. Et New Line, visiblement, n’avait pas envie de jouer à la roulette russe avec ses dollars. Le timing, ici, vaut presque autant que le personnage.
Le grand jeu des droits, ou comment Hollywood s’est emmêlé les tentacules
À la fin du siècle dernier, les studios ne raisonnent pas encore en termes d’univers partagé. Ils raisonnent en propriété, en options, en clauses de distribution, en fenêtres d’exploitation. Marvel, financièrement à genoux, loue ses personnages pour encaisser du cash. Résultat : le même écosystème produit des films qui se croisent sans se parler, comme des cousins fâchés à un enterrement. Sony garde Spider-Man ; New Line récupère Venom ; Universal conserve encore aujourd’hui certains droits sur un éventuel film solo Hulk. C’est un merdier juridique, mais un merdier très rentable. Et c’est précisément ce chaos qui a rendu possible l’idée d’un Venom sans Spider-Man.

Ce qui est drôle, c’est qu’on imagine souvent les grandes décisions de studio comme des gestes visionnaires. En réalité, beaucoup tiennent à des arbitrages de survie. Marvel cherche de l’oxygène, les studios cherchent une poule aux œufs d’or, et chacun avance à l’aveugle dans un couloir de contrats. Quand Spider-Man de Sam Raimi débarque en 2002 et explose les compteurs, le paysage est déjà reconfiguré : le super-héros devient un produit de masse, un fer de lance industriel, presque une langue mondiale. Si Venom avait pris de vitesse Spider-Man, il aurait peut-être servi de test grandeur nature, ou au contraire de faux départ humiliant. Dans les deux cas, l’histoire du genre aurait eu une autre gueule.
Goyer, l’homme qui écrivait déjà l’avenir sans le savoir
David S. Goyer n’est pas un simple scénariste de passage dans ce feuilleton. Son nom traverse tout le renouveau super-héroïque des années 1990 et 2000 comme une signature en bas de page qui finit par compter plus que prévu. Il écrit Blade en 1998, puis Blade II, avant de signer Batman Begins avec Christopher Nolan, film qui relance la machine DC après le naufrage critique de Batman & Robin. Ensuite viennent The Dark Knight et The Dark Knight Rises, puis Man of Steel et Batman v Superman: Dawn of Justice. À la télévision, il passe aussi par Constantine, Krypton et The Sandman. Autrement dit, si le super-héros moderne a une colonne vertébrale, Goyer a vissé quelques vertèbres au passage.
Ce qui rend ce Venom fantôme encore plus savoureux, c’est qu’il aurait pu être son premier grand coup de super-héros au cinéma. Pas un galop d’essai, pas une note de bas de page, mais un vrai lancement. Et ça change tout dans une carrière. Si New Line avait dit oui, Goyer aurait peut-être été associé plus tôt à Marvel qu’à DC ; peut-être que sa trajectoire aurait bifurqué ; peut-être qu’il aurait continué à écrire des monstres en collants au lieu de passer du côté des chauves-souris. On ne saura jamais. Mais on voit bien à quel point une décision de studio, prise dans un bureau sans glamour, peut redessiner la filmographie d’un homme et, à sa suite, celle d’un genre entier. Le cinéma de super-héros adore les destins grandioses ; il repose souvent sur des petits oui ou non assez minables.
Le plus piquant, c’est qu’aujourd’hui Venom existe bel et bien, sous la forme d’une trilogie portée par Tom Hardy, lancée en 2018 et achevée avec Venom: The Last Dance en 2024. Commercialement, la saga a trouvé son public ; artistiquement, disons qu’on a déjà vu plus élégant. Mais l’existence de cette version tardive ne gomme pas le vertige du scénario originel : en 1997, un film sur Venom aurait pu sortir avant Spider-Man, avant X-Men, avant le grand emballement. Une anomalie historique, une petite secousse dans la chronologie Marvel. Et si le film avait cartonné ? Et s’il s’était planté ? Ce sont des questions sans réponse, bien sûr. Mais ce sont aussi celles qui font tenir toute la mythologie hollywoodienne debout, entre hasard, contrats et coups de bluff. Parfois, l’histoire du cinéma tient à un monstre qu’on n’a jamais vu débarquer à l’écran.
Et pendant qu’on refait le match, Spider-Man: Brand New Day doit arriver en salles le 31 juillet 2026. Comme quoi, les araignées ont toujours un temps d’avance. Ou presque.
Bande-annonce VF de Spider-Man
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




