En 1985, The Twilight Zone a remis les mains dans le cambouis métaphysique avec The Star, un segment qui part d’une nouvelle d’Arthur C. Clarke pour finir en débat sur Dieu, la mort et le sens du cosmos. Le résultat ? Un petit morceau de télévision qui n’a rien d’anodin, et qui prouve qu’un simple changement de tonalité peut faire basculer tout un récit.
À l’origine, il y a une nouvelle publiée en novembre 1955 dans Infinity Science Fiction Magazine. Arthur C. Clarke y déploie son goût pour les idées qui vous collent une claque sèche : une expédition spatiale découvre les ruines d’une civilisation disparue, un archivage monumental de leur mémoire, puis une révélation astronomique qui reconfigure un symbole chrétien central. Le fameux astre de Bethléem ne serait pas un miracle céleste tombé du ciel pour faire joli dans la crèche, mais l’écho d’une étoile lointaine en train d’exploser, au prix de l’anéantissement d’un monde entier. Clarke, fidèle à sa manière de faire de la SF une machine à fantasmes rationnels, termine là-dessus, sans caresser le lecteur dans le sens du poil. Chez lui, la révélation n’ouvre pas sur la consolation : elle ouvre sur le malaise.
Le passage à l’écran intervient en 1985, dans la nouvelle version de The Twilight Zone, série relancée en format d’une heure et découpée en plusieurs segments. Le 20 décembre, The Star partage ainsi l’affiche avec But Can She Type? et une reprise de Night of the Meek, histoire de faire du téléfilm un petit sapin de Noël à visions contrariées. Le segment est réalisé par Gerd Oswald, vieux routier hollywoodien passé par A Kiss Before Dying, Perry Mason, Rawhide, Voyage to the Bottom of the Sea et, surtout, The Outer Limits. Pas exactement un débutant en matière de science-fiction télévisée, donc. Le gars savait très bien comment filmer l’inquiétude sans en faire des tonnes.
Quand la foi tombe sur un os cosmique
Le cœur du dispositif repose sur un duo bien tendu : Fritz Weaver incarne le père Costigan, prêtre jésuite et astrophysicien en crise spirituelle, tandis que Donald Moffat joue le docteur Chandler, athée assumé, plus prompt à questionner qu’à ménager les susceptibilités. On est dans une tradition très Twilight Zone : un dialogue qui ressemble à une joute, une découverte scientifique qui se transforme en test philosophique, et une amitié qui vacille sans jamais se rompre complètement. Le segment ne se contente pas d’opposer croyance et scepticisme comme deux camps de foire ; il les fait se frotter l’un à l’autre jusqu’à ce que la question devienne plus sale, plus intime : que fait-on d’un Dieu qui semble avoir laissé mourir un monde entier pour fabriquer un signe ?
Dans la version de Clarke, la réponse est sèche, presque cruelle. Le texte laisse planer l’idée d’un Dieu capricieux, ou du moins d’un univers où la souffrance d’une civilisation devient un simple effet secondaire d’un message adressé à l’humanité. La télévision, elle, choisit d’ouvrir un peu la fenêtre. Le segment ajoute un poème ancien, découvert parmi les vestiges extraterrestres, dans lequel les disparus demandent qu’on ne les pleure pas. Ce n’est pas un détail décoratif : c’est le petit caillou qui fait dévier tout le sens de l’histoire. Là où Clarke appuyait sur la plaie, The Twilight Zone pose un pansement cosmique.

Un Noël avec des cendres, mais pas sans lumière
Ce choix n’a rien d’un simple adoucissement pour téléspectateurs fragiles. Alan Brennert, scénariste du segment, a expliqué dans les commentaires audio du DVD avoir écrit à Clarke pour lui demander si cette inflexion lui convenait. Il n’a jamais reçu de réponse, et a pris ce silence comme une forme d’accord tacite. On peut trouver ça un peu culotté, mais l’équipe n’a pas bricolé un happy end à la va-vite : elle a déplacé le centre de gravité du récit. Chez Clarke, la question est presque accusatoire ; dans The Twilight Zone, elle devient méditation sur l’entrelacement de la vie et de la mort, sur la place minuscule qu’on occupe dans un ballet cosmique qui nous dépasse de très loin.
Et c’est là que le segment devient plus intéressant qu’un simple exercice d’adaptation. En 1985, la télévision américaine aime encore les récits à concept, les histoires qui emballent une idée philosophique dans un format accessible, presque domestique. Mais The Star refuse le confort total. Même dans sa version plus tendre, il garde l’image d’une civilisation rayée de la carte, d’un savoir archivé dans un vault gigantesque, d’un ciel qui ment à l’échelle des siècles. Le geste de Brennert et de la production ne gomme pas le vertige ; il le rend supportable. Nuance capitale. On ne sort pas rassuré, on sort un peu moins seul dans l’abîme.
Clarke, l’homme qui n’aimait pas qu’on lui marche sur les étoiles
Arthur C. Clarke, mort en 2008 à 90 ans, n’a jamais formulé d’objection publique à cette adaptation. Il a eu le temps, pourtant, lui qui n’était pas du genre à mâcher ses mots sur la science-fiction populaire et qui a aussi trouvé le temps de tacler Star Trek (le bonhomme avait ses têtes, comme tout le monde, et probablement de meilleures raisons que d’autres). Son silence sur The Star laisse planer une ambiguïté assez élégante : approbation, lassitude, ou simple indifférence devant une variation qui, au fond, restait fidèle à l’obsession centrale de son œuvre, cette collision entre immensité cosmique et petites affaires humaines.
Ce qui fait tenir le segment, aujourd’hui encore, c’est sa capacité à faire cohabiter le grandiose et le minuscule sans se prendre pour un sermon. Pas de démonstration lourde, pas de grand discours pontifiant sur la foi, pas de tripatouillage spectaculaire pour faire oublier l’essentiel. Juste deux hommes, un vestige d’une civilisation morte, et une idée qui vous reste dans la gorge. Dans l’immense cimetière des adaptations SF télévisées, The Star n’est pas le morceau le plus clinquant, ni le plus célèbre ; mais il a cette qualité rare des bonnes pièces de télévision d’antan : il ne cherche pas à vous écraser, il vous laisse avec une question qui continue de tourner. Et ça, franchement, c’est déjà pas mal pour un segment de Noël. Le miracle, ici, n’est pas dans le ciel : il est dans le doute qui persiste après le générique.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




