Avant que Gilligan’s Island ne le fige en capitaine bonhomme, Alan Hale Jr. traînait déjà ses bottes dans le western télévisé avec une aisance qui ferait pâlir plus d’un demi-dieu du petit écran. Dans Wanted Dead or Alive, il croise Steve McQueen au moment précis où celui-ci est en train de devenir une machine à fantasmes hollywoodienne.

Pour remettre les choses à l’endroit, on parle ici d’une série CBS diffusée entre 1958 et 1961, soit trois saisons au cœur de l’âge d’or du western télé américain. À cette époque, le genre règne encore sur les foyers américains comme un vieux shérif sur sa ville poussiéreuse : Gunsmoke tient le haut du pavé, Rawhide prépare la légende Clint Eastwood, et Wanted Dead or Alive installe Steve McQueen dans la peau de Josh Randall, chasseur de primes taciturne, moraliste à sa manière, armé d’une carabine sciée devenue presque aussi iconique que son regard en coin. Pas besoin de faire du cinéma de comptoir : la série participe pleinement à la fabrication du mythe McQueen, bien avant The Magnificent Seven en 1960 et la suite de sa carrière sur grand écran.

Alan Hale Jr., lui, n’arrive pas en figurant de luxe venu remplir le cadre. Il débarque dans l’épisode Passing of Shawnee Bill, diffusé en 1958, et y joue William Poe, un type pas franchement net qui retourne la situation avec un sourire de vendeur de chevaux et une morale à géométrie variable. Le rôle est savoureux parce qu’il exploite exactement ce que Hale sait faire de mieux : une présence chaleureuse, mais capable de virer au louche en une seconde. On est loin du Skipper rassurant ; ici, Hale joue avec la duplicité, et ça lui va comme un gant sale.

Le Skipper au saloon, et pas pour boire un verre

Ce qui frappe, dans cet épisode, c’est la façon dont la série utilise Hale Jr. comme un vrai partenaire de jeu pour McQueen, pas comme un simple obstacle de scénario. Le personnage de William Poe prétend aider Josh Randall, puis le plante avec une désinvolture de petit malin persuadé d’avoir gagné la partie. Sauf que McQueen, déjà en train de construire son image de dur à cuire minimaliste, ne se laisse pas avaler si facilement. Le face-à-face fonctionne parce qu’il repose sur un duel de tempéraments : l’un charme, l’autre verrouille. L’un parle trop, l’autre économise chaque mot. Le western, ici, c’est moins des coups de feu que de la gestion de posture.

On comprend aussi pourquoi cet épisode reste un bon poste d’observation pour la carrière d’Alan Hale Jr. Avant d’être cantonné à un rôle télévisuel ultra-identifiable, il a longtemps navigué dans le western, un genre qui, dans les années 1950, offrait aux acteurs de caractère une vraie zone de jeu. Il avait déjà incarné Cole Younger dans The True Story of Jesse James en 1957, preuve qu’il savait tenir un hors-la-loi sans le réduire à une silhouette. Dans Passing of Shawnee Bill, il retrouve cette matière-là : un personnage qui ment, négocie, manipule, et finit par se faire rattraper par la mécanique du récit. Pas de miracle, pas de grand discours. Juste un sale coup qui se retourne contre lui. Ça, c’est du western proprement dit.

Affiche de Au nom de la loi
Affiche de Au nom de la loi

McQueen avant la légende, Hale avant le paquebot

Le plus drôle, c’est que cette rencontre a quelque chose de méta sans le vouloir. Steve McQueen, au tournant de 1958, n’est pas encore le monstre sacré qu’on identifiera plus tard à Bullitt ou The Great Escape ; il est en train de se fabriquer à l’écran, épisode après épisode, comme si la télévision testait sa légende en direct. Alan Hale Jr., lui, n’a pas encore été aspiré par le phénomène Gilligan’s Island, qui débutera en 1964 et transformera son visage en souvenir collectif. On a donc deux trajectoires en train de se dessiner, deux futures icônes qui se croisent dans un western de trente minutes et quelques. Le petit écran, parfois, fait mieux que les grands studios : il attrape les mythes au moment où ils sont encore en train de pousser.

Et puis il y a cette idée, un peu sous-estimée, que Wanted Dead or Alive mérite davantage qu’une ligne dans les manuels. La série n’a pas la notoriété écrasante de Gunsmoke, ni la noblesse cool de Rawhide dans la mémoire populaire, mais elle a contribué à définir un type de héros télévisuel : solitaire, sec, efficace, avec une morale personnelle plus complexe qu’il n’y paraît. C’est précisément dans ce cadre qu’un acteur comme Hale Jr. peut surprendre. Il n’est pas là pour faire de la figuration décorative ; il vient élargir le terrain de jeu, injecter une ambiguïté bienvenue, rappeler que le western télé n’était pas qu’une affaire de chapeaux et de chevaux. Quand un épisode vous donne autant à voir du côté du méchant que du héros, c’est qu’il a compris le nerf du genre.

Un second rôle qui a les dents longues

On pourrait croire que ce genre d’apparition n’est qu’une parenthèse dans une carrière, un petit crochet entre deux projets. En réalité, c’est souvent là que se joue la vraie mémoire des acteurs de caractère. Alan Hale Jr. a bâti une filmographie faite d’empreintes plus que de monuments, et c’est précisément ce qui rend son passage dans Wanted Dead or Alive si intéressant : il n’y est pas dilué, il y existe pleinement. Il a le temps d’installer sa voix, son aplomb, son sens du double fond. Le genre de rôle qui rappelle qu’un bon acteur ne se mesure pas seulement à la taille de l’affiche, mais à la façon dont il occupe une scène. Et Hale, ici, occupe l’espace sans forcer, ce qui est souvent le signe des plus solides.

Au fond, cet épisode dit quelque chose de très simple sur l’industrie télé de l’époque : les séries westerns servaient d’incubateur à des identités d’écran. McQueen y forge sa froideur magnétique, Hale y prouve qu’il peut être autre chose qu’un gentil géant, et le public, lui, avale tout ça entre deux publicités. C’est un système redoutable, presque industriel dans sa logique, mais capable de produire des éclats de jeu bien plus durables que beaucoup de longs métrages plus clinquants. Parfois, trente minutes de télévision suffisent à laisser une meilleure trace qu’un film trop sûr de lui.

Alors oui, Wanted Dead or Alive reste un western télé un peu sous-coté, coincé entre des géants plus bruyants. Mais quand on y regarde de près, on tombe sur ce genre de rencontre qui fait tout le sel de la vieille télévision américaine : un futur mythe, un acteur caméléon, un saloon, une trahison, et cette sensation que le vrai cinéma se glisse parfois là où on ne l’attend pas. Le reste, c’est du folklore. Et le folklore, quand il est bien joué, a quand même une sacrée gueule.

Part.
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