It Ends arrive avec une idée simple et vicieuse : prendre la boucle temporelle, ce vieux jouet du cinéma, et lui casser les dents. Pas de réveil en fanfare, pas de routine rejouée jusqu’à l’absurde façon Un jour sans fin ; ici, la terreur naît d’un espace qui refuse d’aboutir, d’une route qui ne mène nulle part et d’un hors-champ qui se met à courir vers vous. Autrement dit, Alexander Ullom ne fait pas seulement un film d’angoisse. Il s’attaque à ce moment très précis où l’horreur cesse d’être un monstre pour devenir une condition d’existence. Et ça, on ne le voit pas tous les jours. Le piège n’est pas dans la forêt : il est dans l’idée même de sortir du cadre.
Pour situer le terrain, le cinéma de boucle a longtemps été un terrain de jeu très balisé. De la comédie romantique à la série B horrifique, le principe a servi à tester la patience d’un personnage, puis celle du spectateur, avec une mécanique presque mathématique. Mais depuis quelques années, une autre famille de récits a pris le relais dans les marges du genre : l’horreur liminale, nourrie autant par les images d’internet que par le cinéma lui-même. Skinamarink, Exit 8, Five Nights at Freddy’s, sans oublier l’ombre tentaculaire des Backrooms, ont déplacé la peur vers des lieux sans logique, des espaces qui semblent exister entre deux états, comme si le monde avait oublié de finir son travail. Ce n’est pas un hasard si ce sous-genre fascine autant : il parle d’un présent où tout paraît accessible, et pourtant jamais vraiment atteignable. On n’est plus dans la maison hantée ; on est dans le bug de la réalité.
Et c’est précisément là que It Ends vise juste : au lieu de rejouer la boucle, le film en démonte le moteur pour en faire un piège métaphysique.
La route, le vide et les mauvaises idées
Le point de départ est d’une efficacité presque insolente. Quatre amis fraîchement diplômés, incarnés par Phinehas Yoon, Akira Jackson, Noah Toth et Mitchell Cole, prennent une route isolée après une réunion entre anciens camarades. Mauvaise pioche : l’asphalte semble ne jamais finir, le retour devient impossible, et quitter la voiture déclenche une meute humaine surgie du bois pour attaquer le groupe et son véhicule. On tient là une situation de survival pur, mais Ullom ne s’arrête pas à la mécanique du “qui va survivre ?”. Il installe surtout une sensation de dérèglement total, comme si le monde entier avait décidé de faire grève. Et ça change tout.
Ce qui distingue It Ends, d’après ce qu’on peut en lire et en voir, c’est sa manière de déplacer l’angoisse du corps vers la pensée. Le film ne se contente pas de faire courir ses personnages ; il les oblige à parler, à interpréter, à se heurter à l’absurdité de leur sort. Là où beaucoup de films d’horreur contemporains misent sur le choc et la saturation, celui-ci semble préférer la tension de l’idée, le vertige du sens qui se dérobe. On pense alors à Huis clos autant qu’à En attendant Godot : non pas pour faire le malin avec deux références de comptoir, mais parce que la situation dramatique repose sur la même cruauté élégante. Des gens enfermés dans un dispositif qui les dépasse, condamnés à produire du langage pour ne pas sombrer. La peur, ici, a des airs de débat philosophique qui tourne mal.

Le liminal, ce drôle de motel mental
Le terme “liminal” a fini par devenir un mot-valise un peu trop chic pour désigner des couloirs vides, des piscines désertées et des zones de transit qui sentent le malaise à plein nez. Sauf que le cinéma a trouvé là un filon autrement plus intéressant qu’un simple effet de mode visuel. Dans ce type d’horreur, l’espace n’est pas décoratif : il est narratif. Il raconte l’entre-deux, l’inachevé, la suspension. C’est exactement ce que semble exploiter It Ends, en transformant une route et une forêt en machine à dissoudre les repères. Pas besoin de lore surchargé ni d’univers étendu à rallonge pour que ça fonctionne. Parfois, un lieu qui ne veut pas se laisser cartographier suffit à faire vaciller tout le reste. Et franchement, ça fait du bien.
Le film s’inscrit aussi dans une évolution très contemporaine du genre, où la peur ne vient plus seulement de l’agression, mais de l’impossibilité de comprendre ce qui nous entoure. C’est là que le lien avec les Backrooms devient pertinent : non pas parce qu’il faudrait absolument comparer chaque cauchemar numérique à un autre, mais parce que les deux œuvres partagent cette obsession du lieu sans sortie, du labyrinthe sans Minotaure, du décor qui se retourne contre l’idée même d’orientation. Le spectateur contemporain adore ça, parce qu’il y reconnaît une angoisse très moderne : être perdu dans un système qui ne vous explique jamais ses règles. Le film d’Ullom ne cherche pas la clé ; il vous enferme avec la serrure.
Gen Z au bord du gouffre, et le gouffre répond
Autre valeur du projet : son casting de jeunes adultes tout juste sortis de l’université. Ce n’est pas un détail de brochure, c’est le cœur du dispositif. Ces personnages arrivent dans le récit au moment exact où la vie “réelle” devrait commencer, ce qui donne à leur enfermement une dimension presque cruelle, mais pas cynique. Ils n’ont pas encore eu le temps de se fabriquer une biographie solide, et le film les jette dans une situation qui ressemble à une version cauchemardesque du passage à l’âge adulte. On pourrait y lire une métaphore assez nette de la génération qui hérite d’un monde déjà fissuré, sans avoir signé le contrat. Le genre adore ce genre de collision entre crise intime et crise cosmique ; It Ends semble en faire son carburant principal.
Le premier long métrage d’Alexander Ullom a aussi une vertu rare dans le paysage du frisson actuel : il ne confond pas mystère et paresse. Trop de films se contentent d’empiler des signes étranges en espérant que le flou fasse le boulot. Ici, le flou paraît pensé comme une matière dramatique, pas comme une excuse. Et si le film tient ses promesses, il pourrait bien rejoindre cette petite catégorie d’œuvres qui ne ferment pas la discussion mais l’ouvrent en grand, quitte à laisser le public avec plus de questions qu’il n’en avait en entrant. Ce n’est pas un défaut, c’est même souvent là que le cinéma d’horreur devient intéressant. Quand le film vous laisse sans réponse, encore faut-il qu’il vous ait donné une vraie question.
Sortie annoncée par NEON le 21 août 2026. D’ici là, on peut parier que It Ends fera exactement ce que son titre promet avec un petit sourire en coin : refermer la porte derrière nous, puis nous demander si on avait vraiment envie de repartir. Et ça, pour un premier film, c’est déjà une manière très correcte de planter le décor. Ou de le faire disparaître. Après tout, une bonne route sans fin, c’est aussi une belle façon de perdre le nord.
Bande-annonce VF de Backrooms
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




