Christopher Nolan n’a pas juste enchaîné deux gros morceaux de cinéma à la suite. Avec Oppenheimer puis The Odyssey, il fabrique un diptyque mental, un miroir tordu où la mémoire, la culpabilité et le récit se renvoient la balle sans demander la permission.
À première vue, le rapprochement a de quoi faire lever un sourcil. D’un côté, un biopic atomique de 2023, trois heures pile, produit par Universal pour un budget d’environ 100 millions de dollars, devenu un raz-de-marée mondial à plus de 950 millions au box-office. De l’autre, une adaptation homérique attendue en 2026, avec Matt Damon, Tom Holland, Jon Bernthal et une promesse de cinéma en grand format comme Nolan aime les vendre : pas en mode carte postale, mais en machine à penser. Et pourtant, entre les deux, il y a moins un changement de cap qu’un prolongement logique, presque obstiné. Nolan ne s’est pas mis à faire du “film historique” par hasard ; il a simplement déplacé son obsession du temps et de la responsabilité vers des figures que l’Histoire, ou le mythe, a déjà condamnées à se raconter elles-mêmes. Le vrai sujet, chez lui, ce n’est jamais l’événement : c’est la manière dont on le porte sur le dos.
Et c’est là que Oppenheimer devient le compagnon idéal de The Odyssey : les deux films pensent le monde comme une affaire de versions, de témoignages et de faute impossible à dissoudre.
Le récit, cette petite saloperie qui ne tient jamais en place
Chez Nolan, la narration n’a jamais été un simple tuyau pour faire passer l’histoire. Elle est l’histoire. Dans Memento (2000), The Prestige (2006) ou Dunkirk (2017), il a déjà montré qu’un film pouvait se construire comme une énigme, un puzzle, une horloge qui se dérègle exprès pour mieux nous tenir en haleine. Oppenheimer pousse cette logique à un degré presque clinique : témoignages, souvenirs, effets de perspective, scènes rejouées sous des angles différents. Le film ne dit pas seulement “voilà ce qui s’est passé”, il demande sans cesse “qui parle, et à quel prix ?”.
Avec The Odyssey, le principe change de costume mais pas de nature. L’épopée n’est pas présentée comme un bloc de vérité antique, mais comme une suite de récits transmis, déformés, enjolivés, réinterprétés. Une version bardée de gloire ici, un récit plus cru là, puis la parole d’Odysseus qui vient gratter le vernis. On n’est pas dans le musée, on est dans la fabrique du mythe. Nolan, au fond, filme moins des faits que leur circulation dans les têtes.
Les héros coupables, ou l’art de marcher avec un caillou dans la chaussure
Autre point de contact, et pas des moindres : Nolan adore les héros qui portent leur propre condamnation. Oppenheimer est rongé par l’idée d’avoir ouvert une porte qu’on ne refermera pas. Odysseus, lui, n’est pas seulement un stratège revenu de guerre ; il est aussi un homme qui sait avoir franchi une ligne morale, avec le cheval de Troie comme péché originel. On peut discuter la nature exacte de sa faute, mais le film, lui, en fait un poids intérieur, une dette symbolique qui colle à la peau.

Ce qui est malin, c’est que Nolan ne traite pas cette culpabilité comme un simple ressort dramatique. Il en fait une structure. Oppenheimer est jugé, scruté, réévalué ; Odysseus est poursuivi, éprouvé, ramené à sa propre légende. Dans les deux cas, le personnage principal n’est pas seulement un individu : c’est un champ de bataille entre ce qu’il a fait, ce qu’on dit qu’il a fait, et ce qu’il croit avoir fait. Pas très reposant, tout ça. Chez Nolan, la conscience est toujours un tribunal sans pause café.
La guerre, la science, le mythe : même combat, autre éclairage
On pourrait croire que Oppenheimer et The Odyssey appartiennent à deux régimes de cinéma incompatibles. L’un s’ancre dans l’histoire du XXe siècle, l’autre dans la Grèce antique et ses monstres, ses dieux, ses retours impossibles. Sauf que Nolan ne les oppose pas : il les superpose. Dans les deux films, il s’intéresse à des mondes où l’homme se prend pour le centre de l’univers, puis découvre qu’il n’est qu’un pion dans une mécanique plus vaste. La bombe, chez Oppenheimer, comme le cheval de Troie chez Odysseus, sont des inventions de génie qui contamineront tout le reste.
Et puis il y a cette idée, très nolanienne, que la connaissance n’abolit pas le vertige. Au contraire. Plus on comprend, plus on mesure l’ampleur du désastre ou du miracle. Oppenheimer regardait la science comme une promesse qui tourne mal ; The Odyssey regarde le retour au foyer comme une épreuve morale, presque métaphysique. Dans les deux cas, la victoire a un goût de cendre. Le triomphe, chez Nolan, a toujours un petit arrière-goût de catastrophe.
Le mythe n’est pas mort, il a juste changé de format
Ce qui rend le rapprochement entre les deux films si fertile, c’est aussi la manière dont Nolan traite la légende. Oppenheimer a déjà transformé un physicien en figure tragique presque shakespearienne, avec ses visions, ses procès, sa solitude. The Odyssey prend un héros canonique et lui retire l’évidence du monument. Odysseus n’est pas un buste en marbre ; c’est un homme qui raconte, doute, se justifie, se souvient. Le mythe devient une matière instable, malléable, vivante. Et franchement, c’est bien plus excitant qu’une illustration scolaire du programme de terminale.
On comprend alors pourquoi ces deux films se répondent si bien. Ils ne racontent pas seulement deux destins ; ils interrogent la possibilité même de raconter un destin sans le trahir. La mémoire n’est pas une archive, c’est un combat. La légende n’est pas un socle, c’est un champ de bataille. Et si Nolan revient toujours à ces figures d’hommes pris dans leur propre grandeur, c’est peut-être parce qu’il sait que le cinéma, quand il est à ce niveau-là, ne sert pas à rassurer. Il sert à faire trembler la certitude. Le reste, c’est du vernis de studio.
Alors oui, The Odyssey peut très bien se lire comme le frère mythologique de Oppenheimer. Mais au fond, la vraie question est ailleurs : Nolan est-il en train de bâtir une œuvre sur l’idée qu’aucun retour à la maison n’est jamais innocent ? Et si c’était ça, son grand sujet depuis le début, on ferait quoi de cette petite bombe-là ?
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




