Kevin Bacon a beau être devenu un totem pop, il y a un petit goût de malentendu fondateur dans sa rencontre avec Footloose : l’acteur dit n’avoir pas compris, à la lecture du scénario, qu’il tenait surtout un film de danse. Et c’est précisément ce contresens qui rend l’histoire délicieuse.
Sorti en 1984, réalisé par Herbert Ross et porté par Bacon, John Lithgow et Lori Singer, Footloose s’impose très vite comme un de ces succès qui dépassent leur propre matière. Produit pour 7,5 millions de dollars, le long métrage en rapporte 80 millions au box-office nord-américain, soit plus de dix fois sa mise. À l’époque, Hollywood adore déjà les teen movies, mais celui-ci ajoute un ingrédient qui change tout : la musique comme moteur dramatique, et pas simple décoration de fond. Le film raconte l’arrivée de Ren McCormack dans la bourgade de Bomont, où la danse et la musique sont bannies par le révérend Shaw Moore après un drame familial. Jusque-là, on est dans le drame moral classique, presque austère. Sauf que le scénario glisse peu à peu vers autre chose : une comédie musicale déguisée en récit de rébellion adolescente. Le vrai tour de force de Footloose, c’est d’avoir vendu une chorégraphie sous emballage de mélodrame.
Dans une interview accordée à Shadows on the Wall en 2005, Bacon expliquait qu’il n’avait pas immédiatement perçu la place centrale de la danse dans le projet. Il disait en substance qu’on lui avait parlé d’un personnage qui danse, et qu’il avait répondu qu’il suivrait le mouvement. Le détail est savoureux, parce qu’il dit quelque chose de l’époque : au début des années 1980, le cinéma commercial américain est en train de réapprendre à faire danser ses récits, entre le clip, le tube radio et le long métrage. On n’est plus tout à fait dans le musical classique, pas encore dans le blockbuster calibré par la bande originale. On est dans une zone grise où le film devient vitrine, et où la chanson titre peut faire office de deuxième affiche. Footloose n’a pas seulement cartonné : il a compris avant tout le monde que le son pouvait vendre l’image.
Quand la bande-son mène la danse
Autre valeur du film, et pas des moindres : son album. La chanson-titre interprétée par Kenny Loggins devient un phénomène à part entière, au point d’aimanter durablement la mémoire collective. À cela s’ajoutent des morceaux comme Holding Out for a Hero de Bonnie Tyler, Dancing in the Sheets de Shalamar ou Bang Your Head (Metal Health) de Quiet Riot. On ne parle pas ici d’un simple accompagnement musical, mais d’un véritable relais de promotion, presque d’un second circuit de distribution. Le film se propage par les ondes, par les platines, par les salles de danse et par les ados qui veulent refaire la scène chez eux (mauvaise idée, mais on a tous tenté un pas de trop sur du Kenny Loggins).

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la manière dont Bacon décrit sa propre surprise. Lui pensait surtout jouer le drame, la tension, la romance, le conflit de génération. En réalité, il entrait dans une machine à fantasmes qui allait faire de lui un visage immédiatement reconnaissable du cinéma américain des années 1980. Le film lui offre son premier vrai triomphe comme tête d’affiche, après des débuts déjà remarqués dans Animal House, Friday the 13th et surtout Diner, où il montrait déjà qu’il savait tenir la lumière sans forcer. Mais Footloose change d’échelle : on ne parle plus seulement d’un acteur prometteur, on parle d’un nom qui passe la rampe et s’installe dans l’Olympe des stars bankables. Bacon n’a pas seulement dansé dans Footloose ; il y a appris ce que Hollywood attend d’un visage qui vend du rêve.
Le malentendu qui fait carrière
Le plus drôle, c’est que ce petit aveuglement n’a rien d’une erreur honteuse. Au contraire, il éclaire une logique très hollywoodienne : les grands succès naissent souvent d’un décalage entre ce que le film croit être et ce que le public décide d’y voir. Bacon arrive avec une lecture dramatique, le studio parie sur un récit de jeunesse, et les spectateurs transforment le tout en hymne générationnel. C’est aussi pour ça que le film tient encore debout : il ne se contente pas d’aligner des scènes de danse, il met en scène la lutte pour reprendre son corps, son espace, son droit au bruit. Le geste est politique, même quand la mise en scène reste sage. Herbert Ross, artisan élégant mais rarement tape-à-l’œil, cadre cette révolte avec une netteté presque classique. Pas besoin d’esbroufe quand le tube fait déjà le sale boulot.
Et puis il y a la suite, moins glorieuse sur le plan du box office, que Bacon évoque sans fard : après Footloose, plusieurs films ne trouvent pas leur public, avant que JFK et A Few Good Men ne relancent sa trajectoire au début des années 1990. Là encore, l’histoire est belle parce qu’elle n’a rien d’une ligne droite. Le succès massif de 1984 n’a pas figé Bacon dans une seule image ; il a au contraire servi de tremplin, de faux départ peut-être, vers une filmographie plus large, plus nerveuse, plus imprévisible. Et c’est sans doute ça, la vraie morale de Footloose : on peut entrer dans un film sans comprendre qu’on va y danser, et ressortir avec une carrière qui tourne autrement. Le cinéma adore les malentendus quand ils finissent en coup de génie.
Au fond, Kevin Bacon n’a peut-être pas raté le sens de Footloose ; il a juste compris un peu trop tard qu’Hollywood, lui, avait déjà trouvé la chorégraphie parfaite. Et ça, franchement, c’est tout sauf un détail.
Bande-annonce VF de Footloose
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




