Avant de devenir le monsieur qui fait trembler les studios avec des budgets à neuf chiffres, Christopher Nolan a signé un premier long métrage tourné avec trois bouts de ficelle, un noir et blanc nerveux et une obsession déjà bien installée pour les récits qui se mordent la queue. Following n’a rien du gadget de jeunesse qu’on range au grenier avec les courts d’école de ciné : c’est un vrai caillou noir dans la chaussure du cinéma britannique de la fin des années 1990, et il se trouve encore aujourd’hui dans des circuits de diffusion plutôt accessibles. Oui, le futur auteur d’Oppenheimer a commencé là, avec 6 000 dollars de budget, une poignée d’amis acteurs et Londres comme terrain de chasse. Pas exactement la naissance la plus glamour de l’Olympe hollywoodien, mais sacrément révélatrice.
Pour situer un peu la bête : Following sort en 1998, avant Memento (2000), qui sera son premier film de studio avec un budget annoncé à 4,5 millions de dollars. Entre les deux, il y a déjà tout Nolan ou presque : le montage en éclats, la narration qui avance en crabe, le goût du faux-semblant et cette manière de transformer une intrigue de polar en machine mentale. Le film, tourné en noir et blanc, en lumière naturelle, avec une économie de moyens qui frôle l’insolence, prouve qu’un manque d’argent peut parfois devenir une esthétique. Quand on n’a pas les moyens de faire du grand spectacle, on fabrique du style. Et chez Nolan, le style, on le voit déjà travailler comme un petit monstre sous la peau.
La vraie question, donc, n’est pas de savoir si Following est “important” au sens scolaire du terme, mais comment un premier film aussi modeste annonce déjà un cinéaste obsédé par le temps, les doubles et les récits piégés.
Le casse du siècle… avec des poches vides
Le plus drôle, c’est que Following ressemble à un film de voleur avant d’être un film de futur grand auteur. Nolan y suit un jeune écrivain en panne d’inspiration qui se met à filer des inconnus dans les rues de Londres, jusqu’à tomber sur un pickpocket élégant qui l’embarque dans des zones beaucoup moins propres. Le principe tient en une ligne, mais le film, lui, joue déjà à brouiller les repères. On n’est pas dans le polar rassurant ; on est dans une mécanique de suspicion où chaque scène semble reconfigurer la précédente. Le péché originel de Nolan est là : raconter une histoire comme si elle se souvenait d’elle-même.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la continuité presque insolente entre ce premier essai et le reste de sa filmographie. Le goût du puzzle n’est pas encore devenu formule industrielle, mais il est déjà là, brut, presque artisanal. On pense à Memento, bien sûr, mais aussi à The Prestige, Inception, Dunkirk ou Tenet : des films où la structure n’est jamais un simple emballage, plutôt un moteur dramatique. Dans Following, cette logique est encore à l’état de prototype, mais quel prototype. Le film ne cherche pas à épater la galerie avec des effets ; il travaille la perception, le hors-champ, l’identité. Bref, il fait du Nolan avant le grand Nolan, sans le vernis et sans le cirque. Et ça, mine de rien, c’est déjà très fort.
Kanopy, Criterion et les autres combines
Pour voir Following gratuitement, la piste la plus propre passe par Kanopy, via certaines bibliothèques publiques américaines. Il faut un abonnement de bibliothèque compatible, puis chercher le film dans le catalogue. Le détail qui fâche un peu, c’est que toutes les bibliothèques n’y donnent pas accès, certaines ayant renoncé au service pour des raisons de coût. Rien de très glamour, mais on n’est pas là pour vendre du rêve en carton. D’autres options existent : Following est aussi proposé sur Sundance Now, avec un essai gratuit de sept jours avant un abonnement mensuel de 7,99 dollars, et il circule également via des services comme YouTube, Roku ou Philo. Pour les plus classiques, il reste la location ou l’achat numérique, ainsi que l’édition Blu-ray et DVD chez Criterion Collection.

Autrement dit, le film n’est pas enfoui dans un coffre maudit au fond d’une cinémathèque secrète. Il faut juste accepter de faire un petit détour, ce qui est presque cohérent avec l’esprit du film : chez Nolan, on ne prend jamais la ligne droite quand un couloir tortueux peut faire l’affaire. Voir Following, c’est déjà entrer dans la tête d’un cinéaste qui déteste les trajets simples.
Le noir et blanc comme arme blanche
On pourrait croire que le noir et blanc de Following sert seulement à masquer la pauvreté du dispositif. Ce serait un contresens. Bien sûr, le budget microscopique impose des choix, mais Nolan transforme la contrainte en signature. Les contrastes très marqués, les ombres nettes, la texture presque rugueuse de l’image donnent au film une allure de film noir bricolé dans une ruelle humide, quelque part entre le polar classique et le carnet de repérages. C’est sec, tendu, sans graisse. Pas de fioritures, pas de grands gestes. Et pourtant, ça tient debout avec une assurance de vieux briscard.
Le casting participe à cette impression de laboratoire en état de marche : Jeremy Theobald, Alex Haw et Lucy Russell composent un trio qui n’a rien de star-system, mais qui donne au film sa nervosité particulière. Nolan, qui écrit, produit, réalise et monte lui-même le film, contrôle déjà son petit monde avec une précision maniaque. On voit poindre le futur architecte du chaos, celui qui aimera plus tard faire croire qu’il perd le contrôle tout en tenant chaque boulon à la main. C’est peut-être ça, le vrai plaisir de Following : regarder un cinéaste encore inconnu fabriquer, sans le savoir, sa propre légende industrielle.
Et puis il y a cette sensation bizarre, très nolanienne avant l’heure, que le film est à la fois son propre résumé et sa propre bande-annonce. Une histoire simple qui se replie sur elle-même, une intrigue qui avance en zigzag, une identité qui se dérobe. On connaît la suite : Following restera longtemps le petit frère discret de la filmographie, mais un petit frère qui a déjà les crocs. Le genre de début qui ne demande pas la permission.
Alors oui, si on veut comprendre comment un réalisateur devient une machine à fantasmes pour studios, critiques et spectateurs, il faut parfois remonter à un film tourné avec presque rien, dans les rues d’une ville, avec une idée fixe et beaucoup d’aplomb. Following n’est pas seulement le premier film de Christopher Nolan ; c’est le moment où son cinéma a commencé à se regarder courir. Et franchement, ça vaut bien un détour gratuit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




