Au milieu des années 90, Clint Eastwood croyait tenir un joli coup : adapter un best-seller primé, le filmer en Géorgie, et transformer le tout en drame sudiste chic. Sauf que Minuit dans le jardin du bien et du mal a surtout fini en joli gadin, avec un box-office trop maigre pour couvrir ses ambitions.
Pour comprendre le raté, il faut revenir à la matière première. Le livre de John Berendt, publié en 1994, n’était pas un petit succès de librairie posé là par hasard : il a passé 216 semaines au classement du New York Times et a été finaliste du Pulitzer en non-fiction générale. Autrement dit, une machine à fantasmes, un de ces objets littéraires que Hollywood adore flairer de loin, persuadé qu’il suffit d’y coller des stars, un décor pittoresque et un peu de prestige pour faire tourner la poule aux œufs d’or. Sauf que le cinéma, comme on le sait à la rédaction, a parfois le chic pour transformer un phénomène éditorial en sortie de route bien propre.
Le projet arrive en plus à un moment pas franchement glorieux pour Eastwood. Après The Bridges of Madison County en 1995, il traverse un passage à vide qui ne s’achève vraiment qu’avec Space Cowboys en 2000. Entre-temps, il produit The Stars Fell on Henrietta et tente ce pari très hollywoodien : passer du statut de demi-dieu du western à celui de cinéaste respectable du Sud gothique. Le problème, c’est qu’un grand nom ne suffit pas à dompter un matériau qui repose autant sur l’atmosphère que sur l’intrigue.
Le Sud en vitrine, la fièvre en moins
Le scénario de John Lee Hancock, futur réalisateur de The Alamo et de The Founder, suit John Kelso, journaliste new-yorkais envoyé à Savannah pour couvrir la fête de Jim Williams, antiquaire mondain incarné par Kevin Spacey. Sur le papier, on a tout : le choc des mondes, les figures excentriques, la ville-mirage, le crime, le procès, le désir, le vernis social qui craque. Dans les faits, Eastwood et Hancock condensent les quatre procès réels de Williams en un seul, ce qui simplifie peut-être la narration mais rabote aussi la dimension obsessionnelle de l’affaire. On perd du temps, oui, mais on perd surtout de l’étrangeté.
Et c’est là que le film se fait coincer. Le livre de Berendt fonctionne comme une lente ivresse, un regard de flâneur qui absorbe Savannah jusqu’à la faire déborder. Le film, lui, observe la ville comme un touriste un peu trop sage, ce qui n’aide pas quand on veut faire respirer un Sud hanté, moite, ambigu. David Ansen, dans Newsweek, reprochait justement à Eastwood d’aborder l’histoire comme un visiteur de passage. La formule pique juste : on sent bien que le cinéaste regarde le décor, mais il ne s’y enfonce jamais vraiment. Résultat : l’enveloppe est belle, la fièvre manque à l’appel.

Kevin Spacey en sourdine, Jude Law en embuscade
Le casting, lui, a de quoi intriguer. John Cusack joue le relais du lecteur, Kevin Spacey campe Jim Williams, Jude Law décroche l’un de ses premiers rôles marquants en Billy Hanson, et Alison Eastwood apparaît en chanteuse locale. Sur le papier, ça a de la gueule. Sur l’écran, l’alchimie reste plus terne qu’attendu, et la performance de Spacey a fini par cristalliser une partie des réserves. John Berendt lui-même, dans un entretien accordé en 2015 à The Packet, a expliqué que l’acteur n’avait pas, selon lui, saisi le personnage. Il a même raconté avoir trouvé le résultat involontairement comique. Voilà le genre de détail qui ne sent pas exactement la bénédiction de l’auteur, hein.
Berendt a aussi rappelé que Williams avait été entendu sur une bande alors qu’il avait pris un Valium, ce qui aurait pu expliquer le ton flottant de Spacey. Mais même avec cette anecdote, le film ne décolle pas. Roger Ebert, dans sa critique, notait qu’un certain quelque chose se perd dès qu’on allume la caméra, parce qu’aucune image ne peut égaler ce que le lecteur a déjà imaginé. C’est brutal, mais pas faux. Le péché originel de l’adaptation, ici, c’est d’avoir voulu illustrer une atmosphère au lieu de la laisser hanter.
Un budget qui ne rit pas
Sorti en novembre 1997, le film n’a rapporté que 25,1 millions de dollars pour un budget de production de 35 millions. Pas besoin de sortir la calculette de la rédaction pour comprendre que le compte n’y est pas. On ne parle pas d’un désastre nucléaire à la The Alamo, mais d’un échec net, assez net pour ne pas relancer la machine Eastwood à ce moment-là. Et comme le film n’a pas recouvré ses coûts, il a aussi confirmé une vieille loi hollywoodienne : un prestige littéraire ne protège de rien, surtout pas du box-office.
Ce qui est amusant, enfin façon de parler, c’est que le film n’est pas un naufrage total. Il garde des performances honorables, une vraie tenue formelle, et reste pour certains l’un des meilleurs longs métrages situés en Géorgie. Mais entre la fidélité au matériau, la condensation dramatique et le désir de faire du cinéma sérieux, Eastwood se retrouve coincé dans une zone grise où rien ne mord vraiment. Un film trop sage pour être fiévreux, trop ambitieux pour être anodin. Et c’est peut-être ça, au fond, le plus cruel : il ne s’écroule pas en beauté, il s’éteint poliment. Ce qui, à Hollywood, revient parfois au même.
Alors oui, on peut toujours retourner au livre de Berendt, là où Savannah déborde, où les personnages respirent, où le fait divers devient légende. Le film, lui, reste ce drôle d’objet : une adaptation prestigieuse qui a voulu capter un fantôme et s’est retrouvée à filmer sa propre ombre. Pas très glamour. Mais diablement instructif.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




