On a parfois l’impression qu’un spin-off animé peut sauver une franchise, lui offrir un second souffle, voire ouvrir un nouveau public. Stargate Infinity a surtout servi de rappel brutal : sans moyens, sans cap clair et sans amour du matériau, même une machine à fantasmes peut finir en bricolage du samedi matin.
Pour comprendre ce ratage, il faut remonter à la logique industrielle qui l’a rendu possible. En 1994, Stargate de Roland Emmerich devait lancer une trilogie au cinéma. Le film n’a pas accouché de la poule aux œufs d’or espérée, mais la propriété a trouvé un terrain plus fertile à la télévision avec Stargate SG-1 et Stargate Atlantis, deux séries qui ont fait vivre la marque pendant les années 2000. Dans ce contexte, Stargate Infinity débarque en 2002 dans le bloc FoxBox du samedi matin, avec une saison unique de 26 épisodes. Sur le papier, l’idée n’a rien d’absurde : capitaliser sur une franchise connue pour la rendre accessible aux plus jeunes. Dans les faits, on a surtout assisté à une opération de basse extraction, pensée parce que l’animation coûtait moins cher que d’autres grandes licences de science-fiction. DIC Entertainment, qui produisait la série, cherchait des propriétés abordables ; MGM, studio alors peu armé en animation, a accepté de céder les droits à bon prix. Bref, le genre de deal qui sent déjà un peu la poussière froide.
Et c’est là que tout se coince : Stargate Infinity a été écrite comme un grand spectacle, puis fabriquée comme un programme au rabais.
Le grand écart entre la page et l’écran
Eric Lewald, co-créateur de la série, a expliqué en 2022 à The Companion que l’équipe d’écriture imaginait des séquences larges, presque IMAX dans l’esprit, alors que la production réelle n’avait ni le temps ni l’argent pour suivre. Le problème n’était pas le scénario, mais l’enveloppe de production, trop maigre pour soutenir les ambitions visuelles. Lewald parle d’un budget d’écriture correct, mais d’une animation financée à hauteur d’environ 30 % de ce qu’il aurait fallu pour donner corps à l’ampleur voulue. On tient là le péché originel du projet : vouloir vendre du mythe avec des moyens de série fauchée. Quand l’image ne peut pas tenir la promesse du script, le public ne pardonne pas, et les fans encore moins.
Michael Edens, autre artisan de la série, a lui aussi raconté dans The Companion que les créateurs avaient reçu très peu de directives, hormis quelques zones à ne pas franchir autour de Stargate Atlantis. Sur le papier, cette liberté pouvait ressembler à un cadeau. En pratique, c’était plutôt un lâcher de parachute sans avion. Les scénaristes ont donc avancé avec une marge de manœuvre large, mais sans filet éditorial solide, dans une franchise déjà assez codifiée pour qu’on sache ce qu’on attendait d’elle : des portes stellaires, des enjeux mythologiques, une tension militaire et ce petit parfum de série B élégante qui faisait tout le charme de l’ensemble.
Des cadets, des portes et un faux passeport pour le canon
Le concept de Stargate Infinity plaçait l’action dans un futur très lointain de la chronologie Stargate, avec un vétéran, quatre cadets et un alien cherchant à rentrer chez lui après qu’un imposteur a bloqué leur route vers la Terre. L’idée n’était pas idiote. Elle permettait de déplacer le centre de gravité de la saga, de parler d’apprentissage, de transmission, de passage du flambeau. Sauf que la série n’a jamais vraiment été perçue comme une extension légitime de l’univers. Brad Wright, co-créateur de SG-1, a d’ailleurs pris ses distances en expliquant à GateWorld qu’il n’y voyait pas de problème, tout en précisant qu’il n’était pas impliqué. Traduction : faites ce que vous voulez, mais ne venez pas nous demander de signer le chèque émotionnel.

Le résultat, c’est un objet un peu bâtard, ni assez canonique pour rassurer les puristes, ni assez autonome pour séduire les nouveaux venus. À l’époque, les franchises n’étaient pas encore gardées comme des coffres-forts par des comités de continuité et des armées de consultants. On pouvait encore tenter des détours plus libres. Mais Stargate Infinity a payé le prix de cette zone grise : elle n’a pas été prise au sérieux par MGM, pas davantage par ses producteurs, et n’a jamais bénéficié de l’élan qui transforme un spin-off en vraie extension de saga. Sans légitimité symbolique, l’animation ne fait pas miracle. Elle fait juste de la déco.
Le syndrome de la série qui voulait trop en faire
Le plus cruel, c’est peut-être que les scénaristes n’étaient pas des amateurs. Lewald venait de X-Men: The Animated Series, un modèle du genre, capable de parler aux fans de comics tout en captant des enfants qui découvraient les mutants sans bagage préalable. L’exemple était donc sous les yeux de tout le monde : oui, une série animée peut enrichir un matériau existant sans le trahir. Mais encore faut-il que l’exécution suive. Or Stargate Infinity a souffert d’un décalage abyssal entre l’ambition de l’écriture et la pauvreté de l’animation sous-traitée à l’étranger. Le grand écart, ici, n’a rien de gymnastique artistique ; c’est plutôt une chute sans filet.
Ce qui est fascinant, c’est la manière dont l’échec de Infinity raconte aussi une époque. Au début des années 2000, les studios cherchent encore des voies de diversification pas trop coûteuses, avant que les franchises ne deviennent des empires verrouillés, protégés par des stratégies de continuité et de monétisation beaucoup plus agressives. Aujourd’hui, un tel projet passerait sans doute par une plateforme, un comité de marque, un plan de relance transmédiatique, un calendrier de diffusion millimétré. En 2002, on pouvait encore bricoler un spin-off parce qu’il existait une fenêtre à remplir. Le problème, c’est que remplir une case ne suffit pas à fabriquer une légende.
Le fantôme du samedi matin
Au fond, Stargate Infinity a raté sa cible sur tous les fronts : trop sage pour les enfants, trop éloignée pour les fans, trop pauvre visuellement pour convaincre les curieux. Elle a fini comme ces objets télévisuels qu’on regarde avec une tendresse un peu gênée, en se disant qu’il y avait peut-être une meilleure version dans un autre monde. Eric Lewald l’a formulé avec une franchise assez désarmante dans The Companion : la série a montré comment gaspiller la popularité d’une propriété en ignorant ce que les fans aimaient chez elle. Oui, c’est un constat sec. Mais il n’a rien d’excessif.
Et pourtant, on peut difficilement s’empêcher de rêver à ce qu’aurait pu devenir une version mieux financée, mieux encadrée, plus sûre de son ADN. Star Wars: The Clone Wars a fini par prouver qu’un dessin animé peut consolider une génération entière de spectateurs autour d’une saga. Stargate aurait pu tenter la même mue. Au lieu de ça, la franchise est restée longtemps en sommeil, avec presque plus rien d’animé à se mettre sous la porte des étoiles. Comme quoi, une bonne idée sans budget et sans colonne vertébrale, ça finit souvent en souvenir de niche. Et dans le monde des franchises, les souvenirs de niche, ça ne paie pas le loyer.
Il reste cette petite ironie délicieuse : le projet qui devait ouvrir Stargate aux plus jeunes a surtout appris aux fans adultes qu’un univers n’existe pas seulement parce qu’on lui colle un logo dessus. Il faut du souffle, du soin, et un minimum de foi. Sinon, la porte s’ouvre, oui. Mais sur le vide.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




