Avant d’être le visage lisse de James Bond, Pierce Brosnan a d’abord été une petite machine à élégance, à bluff et à sous-entendus dans Remington Steele. Et franchement, si on ne l’a pas vu là, on n’a pas tout compris au Brosnan-verse.
À l’heure où la carrière de Pierce Brosnan se relit souvent à travers le prisme de 007, on oublie un peu vite que son vrai passage en pleine lumière télévisuelle s’est joué ailleurs, dans une série lancée en 1982 sur NBC et créée par Robert Butler et Michael Gleason. Remington Steele s’inscrivait dans cette grande tradition des dramas d’une heure qui mélangeaient enquête, romance et répliques qui claquent, avec ce petit parfum de glamour télévisuel propre aux années Reagan. La série reposait sur une idée aussi simple que maligne : Laura Holt, détective privée sous-estimée parce que femme, invente un patron masculin fictif pour rassurer les clients. Puis un escroc charmant débarque et prend le nom de ce fantôme. Le reste ? Un jeu de dupes, de séduction et de faux-semblants qui sent bon le polar de salon, mais avec du nerf. C’est le genre de concept qui a l’air léger sur le papier et qui, à l’écran, devient une petite machine à fantasmes.
Ce qui fait tenir l’ensemble, ce n’est pas seulement l’idée, c’est le duo. Stephanie Zimbalist apporte à Laura Holt une intelligence sèche, une autorité qui ne demande pas la permission, pendant que Brosnan, déjà, joue de cette assurance un peu insolente qui fera plus tard sa marque de fabrique. Le type avait ce mélange rare : la distinction d’un gentleman et l’air de pouvoir vous vendre une montre volée en vous regardant droit dans les yeux. Le plus drôle, c’est que la série a longtemps fonctionné sur une tension amoureuse volontairement étirée, presque jusqu’au gag structurel. On se demande s’ils vont enfin se toucher, se dire la vérité, passer à l’acte, et la série répond : pas tout de suite, mon grand. Le suspense n’est pas seulement criminel, il est sentimental, et c’est là que Remington Steele trouve sa vraie drogue dure.
Un faux patron, un vrai charme : la série qui a fabriqué un mythe
En réalité, Remington Steele raconte déjà quelque chose de très précis sur Brosnan lui-même : un acteur qui n’a jamais eu besoin d’écraser la pièce pour exister. Il avance avec une décontraction de félin, une politesse presque trop parfaite, et ce léger sourire qui dit qu’il sait très bien ce qu’on attend de lui. On comprend pourquoi Hollywood a fini par le regarder comme un candidat naturel pour Bond, surtout après le départ progressif de Roger Moore, dont le dernier tour de piste dans A View to a Kill en 1985 avait déjà laissé sentir que la franchise cherchait un nouveau visage. Brosnan, lui, était là, sous les projecteurs du petit écran, à incarner une version télévisuelle du gentleman espion avant même que le cinéma ne lui tende le smoking. Le péché originel de sa carrière, c’est peut-être d’avoir été trop bien placé trop tôt.
La série a d’ailleurs connu une trajectoire assez tordue, presque cruellement hollywoodienne à sa manière. Après un bon démarrage critique et public, les audiences se sont tassées à partir de la troisième saison, au point que NBC a d’abord annulé le programme avant de le ressusciter pour une cinquième saison sous forme d’épisodes plus longs. Entre-temps, le casting de Brosnan comme James Bond en 1986 a tout bouleversé : le public a soudain regardé Remington Steele autrement, comme si la série était devenue l’antichambre officielle de 007. Sauf que cette promotion implicite a aussi eu un effet boomerang, les chiffres retombant une fois l’annonce digérée. NBC a joué au poker avec sa poule aux œufs d’or, et l’affaire a fini en petit carnage industriel. Pas très élégant, mais très télé américaine. On a rarement vu une chaîne saboter son propre jouet avec autant de méthode.

Le charme du feuilleton qui ne veut pas mourir
Ce qui vaut encore aujourd’hui dans Remington Steele, c’est sa souplesse. Pas besoin d’engloutir une mythologie de quinze saisons ni de se coltiner un univers étendu qui vous demande un tableur Excel pour suivre les alliances. On peut picorer les épisodes, revenir en arrière, sauter une saison, et le plaisir reste intact parce que la série repose sur une mécanique de duo, de mensonge et de désir retenu. Les intrigues policières sont parfois secondaires, presque prétextes, mais elles servent une chorégraphie de regards et de répliques qui fait tout le sel du programme. C’est du polar de réseau, oui, mais avec une élégance de vaudeville chic. Le vrai moteur, c’est la friction entre deux personnes qui se comprennent trop bien pour leur propre bien.
Et puis il y a Brosnan, jeune, souple, déjà conscient de sa photogénie sans en faire des tonnes. On le dit souvent plus à l’aise après Bond, dans des films comme The Matador, The Ghost Writer, Mamma Mia! ou plus récemment Black Bag, et c’est vrai qu’il y a là une liberté réjouissante. Mais Remington Steele permet de voir la matrice : le charme comme arme, l’ironie comme protection, la séduction comme stratégie de survie. Ce n’est pas un hasard si l’acteur a souvent excellé quand il pouvait jouer avec son image plutôt que la subir. Chez lui, le costume n’est jamais juste un costume : c’est une ligne de dialogue.
Bond avant Bond, et après aussi
À ce stade, on peut presque lire Remington Steele comme une préquelle involontaire de la légende Brosnan. Pas une origine officielle, bien sûr, mais une sorte de brouillon brillant, de laboratoire de style où se fabrique un futur demi-dieu du casting. La série a aussi ce mérite rare : elle capture un moment de télévision où le glamour pouvait encore cohabiter avec la légèreté sans passer pour une faute de goût. Aujourd’hui, avec les plateformes qui recyclent tout en boucle, ce genre d’objet a pris une patine particulière. On y revient pour le plaisir du rythme, pour la chimie, pour cette manière très 80s d’être sophistiqué sans se prendre pour le centre du monde. Et ça, mine de rien, ça fait du bien. Le Brosnan de Remington Steele n’est pas un avant-Bond : c’est déjà un grand numéro de cinéma déguisé en série.
Alors oui, l’histoire retiendra peut-être surtout le smoking de 007 et les grandes machines du box-office. Mais pour comprendre pourquoi Pierce Brosnan a toujours eu cette allure de star qui semble s’excuser d’être aussi bien habillée, il faut revenir à cette série-là. À ce faux patron, à cette vraie partenaire, à cette comédie policière qui a pris le risque de faire durer le désir plus longtemps que l’enquête. Et si on veut vraiment parler de Brosnan, il faut bien admettre un truc : avant d’être Bond, il était déjà en train de jouer avec le mythe. Le reste n’a été qu’une question de timing et de costume.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




