On croyait tenir le classique dossier du remake qui se prend le mur de la nostalgie. Sauf que Kevin Bacon, lui, a regardé Footloose version 2011 sans sortir le flingue. Et ça, dans le petit théâtre des héritages hollywoodiens, c’est presque un miracle.
Pour comprendre ce geste, il faut revenir à la mécanique très américaine de Footloose : un teen movie de 1984 signé Herbert Ross, porté par Kevin Bacon dans le rôle de Ren McCormack, et devenu l’un de ces objets pop qui collent à la peau d’une génération. Budget de départ modeste, environ 8,2 millions de dollars, et jackpot en salles avec un box-office domestique qui a pulvérisé les attentes. Le film n’a pas seulement marché, il a fabriqué un demi-dieu de la culture adolescente. Bacon, à partir de là, n’était plus juste un acteur prometteur ; il devenait une silhouette de l’imaginaire collectif, ce qui complique toujours un peu les histoires de reprise. En 2011, Craig Brewer s’attaque donc à la bête avec un remake qui transpose l’action dans une autre géographie, change quelques repères, mais garde l’ossature : une petite ville, un pasteur rigoriste, une jeunesse qui veut remuer les hanches et un interdit sur la danse qui sent bon le péché originel recyclé en conflit générationnel. Le film coûte 24 millions de dollars et engrange 63,5 millions dans le monde. Pas un raz-de-marée, mais un score propre. Le plus drôle, c’est que le remake a même mieux été reçu par la critique que l’original.
Et c’est là que Bacon entre dans la danse, sans faire le moindre numéro de diva blessée.
Pas de jalousie, juste un petit coup de pouce au successeur
En 2011, Kevin Bacon a publiquement salué le film de Craig Brewer sur Twitter, l’actuel X, en félicitant l’équipe et en lâchant un message qui sonnait comme une tape dans le dos plutôt que comme une reddition. Le ton était simple, presque décontracté, et surtout débarrassé de cette amertume qu’on attend souvent d’un acteur face à la reprise de son rôle fétiche. Bacon ne s’est pas posé en gardien du temple. Il n’a pas joué le monstre sacré vexé par la relève. Il a validé, point. Et franchement, dans une industrie où les remakes servent souvent de test de loyauté au public, ce calme-là a quelque chose de classe.
Il faut dire que Bacon n’avait aucune raison de faire la fine bouche. Footloose avait déjà fait de lui une tête d’affiche durable, mais sa carrière des années 1990 l’avait ensuite replacé dans une zone plus large, plus solide, avec JFK, A Few Good Men, Murder in the First ou Apollo 13. Le gars n’était pas en train de défendre un trône en carton. Il avançait dans sa propre filmographie, avec cette élégance un peu sèche qui le caractérise depuis toujours. Autrement dit : il pouvait applaudir le remake sans que son ego parte en fumée.

Le remake, ce sale petit miroir
Ce qui rend l’affaire intéressante, ce n’est pas seulement la politesse de Bacon. C’est la logique méta du projet. Footloose 2011 ne cherche pas à effacer le film de 1984 ; il le reflète, le réorchestre, le remet en circulation. On y retrouve Ren, rebaptisé pour l’occasion dans un autre décor, un autre lycée, une autre carte postale de l’Amérique profonde, avec Dennis Quaid en pasteur autoritaire, Julianne Hough en Ariel rebelle, Andie MacDowell en épouse de notable et Miles Teller en copain de route. Le remake ne prétend pas réinventer la poudre. Il veut juste la faire sauter un peu autrement. C’est moins une table rase qu’un passage de relais, avec la délicatesse toute relative d’Hollywood quand il s’agit de recycler ses propres mythes.
Et puis il y a cette petite ironie statistique qui amuse toujours les critiques de la rédaction : l’original reste le plus célèbre, le plus cité, le plus fantasmé, mais le remake a obtenu un meilleur accueil critique sur Rotten Tomatoes, avec 68 % contre 55 % pour le film de 1984. On ne va pas en faire une vérité absolue, les agrégateurs ont leurs lubies, mais l’écart dit quelque chose. Le remake n’a pas été vu comme une trahison pure et simple ; plutôt comme une version honnête, bien tenue, qui ne se prend pas pour le centre du monde. Pas de quoi renverser l’histoire du cinéma, mais assez pour éviter le ridicule.
Kevin Bacon, l’art de ne pas faire la gueule
Ce qui ressort surtout, c’est la manière dont Bacon traverse sa propre légende. En 2011, pendant que Footloose version Brewer sortait en salles, il apparaissait aussi dans X-Men: First Class en méchant scientifique nazi et dans Crazy, Stupid, Love., preuve qu’il n’était pas en train de ruminer son passé sur un tabouret de bar. Bacon a souvent eu cette intelligence-là : ne jamais se laisser enfermer par son image, même quand cette image vient d’un tube pop qui aurait pu le condamner à vie au statut de Ren McCormack éternel. Il a compris très tôt que la meilleure manière de survivre à un rôle culte, c’est de continuer à bosser, à bifurquer, à surprendre. Le reste, c’est de la mythologie de fan un peu trop sentimentale.
Au fond, sa réaction au remake dit quelque chose de plus large sur la circulation des œuvres hollywoodiennes. Un film culte n’est pas un mausolée. C’est une machine à fantasmes qui se remonte, se déforme, se contredit parfois, et continue pourtant d’exister. Bacon l’a compris mieux que beaucoup d’autres. Il n’a pas défendu un territoire ; il a reconnu une filiation. Et dans une industrie qui adore dresser les générations les unes contre les autres, cette absence de drame fait presque figure d’insolence. Le plus beau dans l’histoire, c’est peut-être ça : Kevin Bacon n’a pas protégé Footloose, il l’a laissé vivre.
Alors oui, le remake de 2011 n’a pas remplacé l’original, et personne n’a jamais sérieusement prétendu le contraire. Mais il a eu ce privilège rare : recevoir l’aval du visage même de la version fondatrice. Pas une consécration pompeuse, pas une cérémonie en carton, juste un clin d’œil franc. Dans le petit monde des remakes, c’est déjà une sacrée victoire. Et quelque part, ça danse encore un peu.
Bande-annonce VF de Footloose
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




