Le zombie n’a pas dit son dernier mot, et We Bury the Dead vient rappeler qu’il peut encore sortir du cimetière des idées reçues avec une belle sale gueule. Porté par Daisy Ridley, ce long métrage passé par SXSW 2025 avant une sortie limitée aux États-Unis en janvier 2026 a visiblement trouvé son public critique là où beaucoup l’avaient à peine aperçu. Et on comprend pourquoi : au lieu de rejouer la loterie des morsures et des hordes, le film de Zak Hilditch préfère tordre le cou au réflexe le plus paresseux du genre.
Pour situer un peu le terrain, le cinéma de zombies n’a jamais été un simple sous-genre de série B. Depuis George A. Romero et sa trilogie Of the Dead, la créature sert de thermomètre social, de parabole politique, de machine à anxiété collective. On a eu le commentaire social, la comédie, le survival crasseux, la romance, le film de gare coréen qui a remis tout le monde d’accord avec Train to Busan en 2016. Bref, le mort-vivant est un vieux routier du box-office d’horreur, mais il survit parce qu’il sait muter. Et quand un film promet encore « un zombie movie », on lève un sourcil. Normal. On a déjà vu la bête mille fois, non ?
Sauf que We Bury the Dead ne joue pas la carte du “tout le monde revient” : il installe un monde où la mort, l’infection et la résurrection ne répondent à aucune règle confortable.
Le cadavre n’obéit plus
Le point de départ est déjà plus retors qu’il n’y paraît. Une attaque biologique américaine frappe la Tasmanie, ravage la population et laisse derrière elle un chaos où certains corps sont morts, d’autres cérébralement éteints, et quelques-uns seulement se relèvent avec une agressivité de mauvais jour. Ce n’est pas le grand bal des infectés, mais une loterie morbide. Et c’est là que le film devient malin : il retire au spectateur le plaisir mécanique de l’anticipation. Qui va se relever ? Qui ne bougera jamais ? Qui revient, et surtout dans quel état moral ?
Zak Hilditch, déjà aperçu avec 1922, ne filme pas seulement des morts qui marchent. Il filme des vivants qui espèrent presque l’impossible. C’est là que le film bifurque franchement : au lieu de traiter le zombie comme une menace absolue, il le transforme en alternative tragique. Certains personnages préfèrent encore voir un proche se relever, même monstrueux, plutôt que d’accepter l’absence définitive. Voilà le vrai coup de couteau. Le film ne demande pas “comment tuer les zombies ?”, mais “qu’est-ce qu’on accepte de perdre pour de bon ?”
Le deuil, ce vieux monstre sans maquillage
On pourrait dire que tout ça parle de trauma, et ce serait vrai, mais un peu commode. La différence, ici, tient à la manière dont le film refuse le grand discours psychologique en carton-pâte. Daisy Ridley incarne Ava, une femme lancée à la recherche de son mari disparu, et le récit la suit dans une forme de travail funéraire presque administratif : ramasser les corps, identifier, transporter, espérer. Pas très glamour, mais diablement concret. Le film préfère la matière au symbole, les gestes aux grandes tirades, et c’est souvent là que le genre retrouve sa force.

Ce qui frappe aussi, c’est la façon dont le film joue avec l’idée de retour. Dans beaucoup de récits de zombies, revenir signifie contaminer, dévorer, détruire. Ici, le retour peut aussi être une mauvaise consolation, un reste d’humanité, une présence bancale qui dit encore quelque chose de la personne perdue. C’est beaucoup plus cruel qu’un simple massacre. Parce qu’au fond, on ne regarde pas seulement des cadavres animés : on regarde des survivants négocier avec l’inacceptable. Et ça, franchement, ça fait plus mal qu’un énième sprint dans un couloir sombre.
Daisy Ridley, entre franchise et fantôme
La présence de Daisy Ridley n’est pas anodine. Depuis Star Wars, l’actrice traîne forcément l’ombre d’un imaginaire de saga, de destin galactique, de personnage projeté au centre d’un récit plus grand que lui. Ici, elle joue à l’inverse : une femme qui n’a rien d’une élue, seulement une douleur qui la tient debout. Ce décalage fonctionne très bien, parce qu’il casse l’attente du rôle héroïque. Ava n’a pas besoin de sauver la planète, juste de comprendre ce qu’il reste de l’homme qu’elle cherche. C’est plus modeste, donc plus violent.
La critique américaine a d’ailleurs été sensible à cette retenue, le film affichant un solide 88 % sur Rotten Tomatoes au moment des retours recensés par Slashfilm. Ce n’est pas un trophée, c’est un signal : quand un film de zombies prend le temps de respirer, de regarder les corps, de laisser le vide s’installer, il peut encore surprendre. Et puis, soyons honnêtes, il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir un film discret faire mieux que des mastodontes bardés de marketing. La poule aux œufs d’or n’est pas toujours là où les studios la posent.
Le genre a encore des dents
Le parallèle avec Cargo de Ben Howling et Yolanda Ramke n’est pas idiot : même volonté de déplacer le centre de gravité du zombie vers l’émotion, même refus du simple carnage, même goût pour les paysages qui avalent les personnages. Mais We Bury the Dead semble aller plus loin dans l’étrangeté morale. Là où beaucoup de récits post-apocalyptiques cherchent la survie, lui regarde ce qu’on fait quand survivre ne suffit plus. C’est moins spectaculaire, plus sinueux, et nettement plus intéressant.
Au fond, le film rappelle une chose toute bête : le zombie n’est pas mort tant qu’on peut encore s’en servir pour parler des vivants. Et quand un film comprend ça, il peut se permettre de marcher lentement, de ne pas tout expliquer, de laisser des zones grises. Le vrai frisson, ici, ce n’est pas la morsure : c’est l’idée qu’on puisse encore espérer un retour qui ne sauvera personne.
Alors oui, We Bury the Dead est un film de zombies. Mais c’est surtout un film qui regarde la mort en face sans sortir le gros bazooka du genre. Et ça, dans un marché saturé de franchises qui recyclent la peur comme un vieux fond de tiroir, ça mérite qu’on tende l’oreille. Pas besoin d’en faire des caisses : parfois, un cadavre bien pensé vaut mieux qu’une armée de morts-vivants en roue libre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




