On a parfois la mémoire courte, surtout quand une série télé a fini par se faire avaler par ses propres twists. Pourtant, Alias reste l’un des meilleurs jouets à paranoïa des années 2000, et J.J. Abrams y a glissé un ancien James Bond comme guest star. Oui, Roger Moore, l’agent 007 le plus élégant du lot, venu se faire dévorer par la machine à complots d’ABC. Pas exactement un passage de courtoisie.
Créée par J.J. Abrams et lancée en 2001 sur ABC, Alias arrive à un moment charnière de la télévision américaine : le network cherche encore ses gros calibres avant l’explosion totale du streaming, et la série joue la carte du feuilleton d’espionnage dopé aux identités multiples, aux doubles jeux et aux organisations secrètes. Jennifer Garner y incarne Sydney Bristow, agente prise dans un engrenage où la vie privée sert de couverture à une guerre clandestine, avec Michael Vartan, Victor Garber et Ron Rifkin en piliers d’un récit qui adore transformer chaque conversation en piège. La série s’étend sur cinq saisons, de 2001 à 2006, et même si elle perd de sa superbe par la suite, ses deux premières années restent un sacré morceau de télévision nerveuse, inventive, presque insolente. C’est là que Roger Moore débarque, non pas en demi-dieu de la franchise Bond, mais en rouage sacrificiel d’un système qui broie tout le monde.
Et c’est précisément ce qui rend son apparition savoureuse : Abrams ne convoque pas une légende pour la faire briller, il la fait servir la noirceur du récit.
Le Bond de service, mais en mode victime expiatoire
Dans l’épisode « The Prophecy », diffusé en 2002, Moore apparaît sous les traits d’Edward Poole, un membre du réseau occulte qui gravite autour de SD-6 et de l’Alliance. Le personnage n’a rien d’un clin d’œil décoratif : il vient signaler un traître, suspecte une collusion, puis se retrouve aussitôt pris dans la toile d’Arvin Sloane. Et là, la série fait ce qu’elle sait faire de mieux : elle transforme une entrée en scène en arrêt de mort. Poole ne reviendra pas. Fin de la parenthèse, merci d’avoir joué.
Le choix de Roger Moore n’est pas anodin. L’acteur a incarné James Bond à sept reprises entre 1973 et 1985, de Vivre et laisser mourir à Dangereusement vôtre, avec ce mélange de flegme, de politesse et d’ironie qui a longtemps défini une certaine idée du héros d’espionnage. Le faire apparaître dans Alias, c’est convoquer tout un imaginaire pop pour mieux le retourner. Ici, l’agent secret n’est plus le maître du jeu : il est une pièce qu’on élimine. Abrams adore les miroirs déformants, et celui-ci est particulièrement bien envoyé.

Quand la série joue avec les icônes
La vraie force d’Alias, c’est sa capacité à faire cohabiter le grand n’importe quoi du feuilleton et une mise en scène de la suspicion presque clinique. On y croise Faye Dunaway, Quentin Tarantino, Gina Torres, John Hannah, et l’on sent bien que la série aime les invités de prestige comme d’autres collectionnent les trophées. Sauf qu’ici, la star ne vient pas faire sa révérence ; elle vient alimenter la combustion interne du récit. Roger Moore, avec son aura de monstre sacré, n’est pas là pour rassurer le spectateur. Il est là pour rappeler que dans cet univers-là, personne n’est intouchable. Pas même un ancien Bond.
Il y a aussi quelque chose de très malin dans cette utilisation du casting : Alias parle sans cesse de masques, d’identités fabriquées, de rôles joués sous couverture. Faire intervenir Moore, c’est presque un gag méta à l’échelle industrielle. L’homme qui a incarné l’espion le plus célèbre du cinéma britannique se retrouve noyé dans une intrigue où les loyautés changent de camp à chaque épisode. Le prestige n’ouvre aucune porte ici ; il sert juste à rendre la chute plus sèche.
La série qui mordait encore
On peut chipoter sur la suite de Alias autant qu’on veut, mais les deux premières saisons ont encore un vrai nerf, une vraie pulsation. La série sait où elle va, elle sait comment faire monter la pression, et elle sait surtout sacrifier ses figures secondaires pour rappeler que le danger n’est pas théorique. Roger Moore, en n’apparaissant qu’une seule fois, participe à cette logique de l’éclair : bref, net, utile. Pas besoin d’un arc de dix épisodes pour marquer le terrain. Un passage, une menace, une exécution. C’est brutal, oui, mais c’est aussi ce qui donne à la série son goût de poison bien dosé.
Et puis il y a le plaisir un peu pervers de voir Alias recycler les codes du cinéma d’espionnage tout en les poussant dans une direction plus sale, plus instable, plus télévisuelle au sens noble du terme. J.J. Abrams n’a pas encore la machine à blockbuster qu’il deviendra plus tard, mais il sait déjà fabriquer du mouvement, du faux-semblant et du vertige. Roger Moore, lui, apporte une histoire, une silhouette, une mémoire. Le tout ne dure qu’un épisode, et pourtant ça suffit à faire tilt. Comme quoi, en télévision, une seule apparition peut valoir un long discours.
Au fond, Alias traite Roger Moore comme elle traite ses propres héros : avec respect, oui, mais sans la moindre tendresse. Et c’est peut-être là que la série reste la plus élégante. Elle ne demande pas à ses invités de venir saluer. Elle leur demande de tomber juste. Ce que Moore fait, évidemment, avec une classe de vieux renard qui sait très bien qu’un bon espion finit toujours par se faire rattraper par plus paranoïaque que lui. Qui, chez Abrams, ne l’est pas ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




