On connaît Anthony Bourdain pour ses marmites, ses carnets de route et sa voix de fumeur lucide ; on oublie trop vite qu’il a aussi laissé une trace chez DC Comics avec Get Jiro!, un objet hybride où la cuisine devient une affaire de pouvoir, de violence et de mise en scène. Oui, le chef voyageur a aussi joué les scénaristes de bande dessinée. Et ce n’est pas une anecdote de plus pour faire joli sur un carton de festival.
Publié en 2012 chez Vertigo, le label alors le plus friand de bizarreries adultes chez DC, Get Jiro! est coécrit par Anthony Bourdain et Joel Rose, avec des dessins de Langdon Foss. Le comic imagine un Los Angeles du futur entièrement régi par la food culture, où des seigneurs de la gastronomie se disputent la ville comme des parrains de série B en toque blanche. En 2016, un préquel, Get Jiro: Blood and Sushi, est venu prolonger le délire. Le contexte n’est pas anodin : au début des années 2010, la pop culture américaine adore déjà les chefs comme figures de pouvoir, les émissions culinaires ont quitté le simple registre du divertissement pour devenir des machines à fantasmes, et Bourdain, lui, navigue depuis longtemps entre reportage, littérature et télévision. Son nom pèse alors bien plus qu’un simple crédit d’auteur. Il apporte au comic une autorité de terrain et un goût du réel qui sentent le couteau bien affûté.
Pour comprendre pourquoi ce projet fonctionne, il faut regarder Bourdain comme un auteur de formes, pas seulement comme un bon vivant télévisuel. Avant Get Jiro!, il avait déjà publié des romans de fiction, mais sa réputation s’était surtout construite sur le non-fictionnel : l’article du New Yorker en 1999, Kitchen Confidential en 2000, puis ses émissions, dont Parts Unknown, où il transformait chaque repas en géopolitique intime. Le comic ne sort donc pas de nulle part. Il prolonge une obsession : comment raconter un lieu par ses odeurs, ses gestes, ses hiérarchies, ses rituels ? Dans une interview accordée à Eater en 2015, Bourdain expliquait que l’écriture de Parts Unknown lui paraissait presque naturelle, alors que la construction d’une intrigue restait pour lui un exercice plus casse-gueule. Traduction : il aimait les atmosphères, les détails, les voix, moins les mécaniques de scénario. Et ça se sent. Get Jiro! est moins un récit à rebondissements qu’une carte mentale de la cuisine comme champ de bataille.
Une soupe de samouraïs, de mangas et de cinéphilie
Le plus drôle, ou le plus logique, c’est que Bourdain n’a pas abordé la bande dessinée en touriste. Le comic rend hommage à Jack Kirby, ce qui en dit déjà long sur l’ADN du projet : on n’est pas dans la petite cuisine d’auteur, mais dans la mythologie pop en costume. Surtout, Bourdain avait grandi avec les comics Marvel et se décrivait comme un collectionneur sérieux de premiers numéros. Il rêvait même de dessiner, avant de comprendre que ses talents graphiques ne suffiraient pas à le hisser sur l’Olympe des dessinateurs. Alors il a pris le chemin des mots, des fourneaux et de la télévision. Pas bête.
Il y a aussi, dans Get Jiro!, une mémoire du cinéma qui dépasse le simple clin d’œil. Bourdain citait des influences allant des films de yakuza à Yojimbo d’Akira Kurosawa, sans oublier le manga culinaire Oishinbo. On retrouve là sa manière très personnelle de faire des mélanges : prendre des ingrédients venus de partout, les secouer, et voir si ça tient debout. Le résultat a quelque chose du western urbain, du film de gangs et du duel de sabres, sauf qu’ici les armes sont des couteaux de cuisine et les territoires des restaurants. C’est du pulp gastronomique, avec la précision d’un chef et l’instinct d’un cinéphile qui sait où placer la caméra.
Le goût du cadre, le goût du sang
Ce qui frappe à la lecture, c’est la place du silence et du détail. Certaines pages s’attardent sur les ingrédients, les gestes de préparation, la matière même des plats, comme si le comic voulait faire sentir le grain du réel avant de dégainer la satire. Là, on touche à quelque chose de très bourdieinien, si l’on ose le mot : la cuisine n’est jamais un décor, c’est une hiérarchie, une violence, une économie. Chez lui, le service n’a rien d’un ballet chic ; c’est une guerre de tranchées. Et dans Get Jiro!, cette guerre prend une forme presque absurde, comme si Le Parrain avait été réécrit par un critique gastronomique sous amphétamines. Charmant programme.
Cette logique explique aussi pourquoi l’adaptation en série animée pour Adult Swim paraît si cohérente. Le format animé permet de pousser plus loin l’ellipse, la stylisation, la cruauté burlesque. On imagine sans mal que l’esprit de Bourdain, qui aimait déjà faire dialoguer culture populaire et observation du monde, trouve là une nouvelle chambre d’écho. Ce n’est pas un simple recyclage de marque, c’est plutôt un passage de flambeau entre deux médiums qui adorent les excès et les contrebandes. Le comic n’était pas un caprice de célébrité : c’était une extension logique de sa façon de regarder le monde.
Héritage à la carte, sans sauce industrielle
À ce stade, on pourrait réduire Get Jiro! à une curiosité de bibliographie. Ce serait un peu court. L’objet raconte surtout comment Bourdain a toujours refusé d’être enfermé dans une case. Chef, écrivain, présentateur, voyageur, lecteur de comics, amoureux de cinéma, il a avancé comme un type qui savait que la culture n’est pas un buffet séparé en compartiments étanches. On prend, on mélange, on rate parfois, on recommence. Et quand ça marche, ça a du nerf.
Le plus beau dans cette histoire, c’est peut-être qu’un enfant qui rêvait de dessiner des comics a fini par y entrer par la porte de travers, avec ses obsessions, ses références et sa voix à lui. Pas besoin de faire de Bourdain un demi-dieu intouchable : son intérêt, c’est justement ce frottement entre érudition et sale caractère, entre élégance et rugosité. Get Jiro! n’est pas le sommet de son œuvre, mais c’est un détour qui en dit long sur sa manière de cuisiner la culture. Et franchement, qui d’autre aurait pu transformer un comic DC en duel de chefs avec l’aplomb d’un type qui commande le plat du jour comme on lance une provocation ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




