Diffusée sur Arte, la minisérie Etty a beau dérouler un dispositif formel très tenu et des visages filmés au cordeau, elle laisse derrière elle une drôle de sensation : celle d’un drame historique qui flotte trop au-dessus du sol. Et quand on traite la Shoah comme une brume, on prend le risque de brouiller ce qu’on prétend éclairer.
La série part du journal d’Etty Hillesum, jeune femme juive d’Amsterdam née en 1914, morte à Auschwitz en 1943 à 29 ans, et dont les écrits, publiés en France sous le titre Une vie bouleversée, ont nourri depuis longtemps une forme de fascination littéraire et spirituelle. On y suit une trajectoire bien réelle : le basculement progressif de la persécution des Juifs des Pays-Bas, l’internement volontaire à Westerbork pour soutenir les autres prisonniers, puis la déportation. Le décor historique, lui, est massif : aux Pays-Bas, environ 75 % des Juifs ont été assassinés pendant la Shoah, le taux le plus élevé d’Europe occidentale. Voilà pour les faits, ceux qui ne se laissent pas vaporiser par une mise en scène élégante. Et c’est précisément là que le bât blesse : Etty choisit la suggestion là où l’Histoire exige parfois de la netteté.
Hagai Levi, créateur israélien passé par BeTipul, In Treatment ou Scenes from a Marriage, connaît la grammaire du gros plan comme peu de séries contemporaines. Il sait faire d’un visage un champ de bataille intérieur, d’un silence une déflagration. Dans Etty, cette virtuosité opère d’abord comme un charme. L’actrice principale, avec son visage presque translucide et ses yeux immenses, devient une figure de pure réceptivité, une sorte de sismographe humain. Sauf qu’à force de privilégier l’hypnose, la série finit par lisser les aspérités du monde qu’elle raconte. Le présent reconstitué ressemble parfois à un entre-deux temporel, quelque part entre les années 1940 et un vague décor d’époque sans ancrage précis. C’est chic, oui. C’est aussi un peu glissant.
Le piège du présentisme en costume gris
En apparence, ce choix de mise en scène a tout pour séduire : pas de reconstitution poussiéreuse, pas de musée figé, pas de carton-pâte qui sent la naphtaline. Mais en réalité, cette temporalité flottante finit par produire un effet pervers. Quand les uniformes nazis et les affiches antijuives deviennent presque les seuls marqueurs visibles du contexte, tout le reste s’efface dans une sorte de fascisme générique. Or la Shoah n’est pas un climat moral parmi d’autres, ni une abstraction politique qu’on peut diluer dans une ambiance sombre. C’est un système d’extermination, avec ses étapes, ses signes, ses lois, ses mécanismes. À trop vouloir universaliser, on finit parfois par désincarner.
Le plus troublant, c’est l’absence de l’étoile jaune, pourtant imposée aux Pays-Bas dès avril 1942. Ce détail n’en est pas un : c’est un marqueur historique, social, visuel, qui dit l’exclusion avant la déportation. L’omettre n’est pas neutre. Cela participe d’une stratégie de l’effacement qui, dans une œuvre sur la persécution des Juifs, ne peut pas être simplement considérée comme une pirouette esthétique. On comprend la tentation : éviter le poids des reconstitutions, contourner la pesanteur du didactisme, chercher une forme plus fluide. Mais la fluidité, ici, a quelque chose de suspect. Elle fait joli. Elle fait propre. Elle fait presque trop propre, justement.
Une beauté qui serre la gorge, puis la desserre un peu trop
Le paradoxe de Etty, c’est qu’elle semble constamment tendre vers une vérité intérieure tout en s’éloignant de la précision historique qui lui donnerait sa dureté. Le journal d’Etty Hillesum, lui, n’a rien d’une abstraction éthérée : c’est un texte traversé par la peur, la lucidité, l’élan spirituel, mais aussi par la montée d’un monde administratif et racial qui se referme comme un piège. Hagai Levi, dans l’entretien qu’il a donné à Télérama le 28 mai, relie son projet au choc du 7 octobre 2023 et à la guerre à Gaza. Il explique qu’on ne pourrait plus raconter la Shoah de la même manière sans lui donner une résonance universelle. L’idée mérite d’être entendue, évidemment. Mais elle ouvre aussi une zone de friction : à force de vouloir faire résonner l’Histoire avec l’actualité, on peut finir par la faire parler une langue qu’elle ne prononce pas elle-même.

Le problème n’est pas de chercher des échos entre les catastrophes du XXe siècle et celles d’aujourd’hui. Le cinéma et la série ont toujours travaillé ces passerelles, parfois avec génie, parfois avec un sens du raccourci qui donne des sueurs froides. Le problème, c’est quand l’analogie devient un brouillard. Quand tout se vaut un peu trop. Quand la singularité du génocide des Juifs d’Europe se dissout dans une dramaturgie de la menace généralisée. Là, on ne parle plus d’ouverture du sens, mais de perte de relief. La mémoire n’a pas besoin d’être rendue plus universelle ; elle a besoin d’être tenue plus fermement.
Le gros plan comme alibi, ou le cinéma qui sait trop bien séduire
Hagai Levi reste un metteur en scène redoutable dès qu’il s’agit d’installer une tension intime. Il filme les corps comme des territoires fragiles, les regards comme des zones de bascule, les silences comme des aveux. C’est sa force, et c’est aussi son piège. Car plus la mise en scène est belle, plus elle peut servir d’écran de fumée. On se laisse prendre par la texture, par la lumière, par la précision des interprètes, et l’on oublie presque de demander ce que cette beauté fait au sujet. Pas très fair-play, tout ça. Mais le cinéma adore ce genre de petit coup fourré.
Dans Etty, la beauté plastique n’est pas un simple habillage : elle devient le véhicule d’une idée du drame historique comme expérience intérieure avant tout. Or la Shoah, au cinéma, a déjà connu bien des régimes de représentation, du frontal au métaphorique, du documentaire à l’allégorique. On pense à La Liste de Schindler de Steven Spielberg, à Shoah de Claude Lanzmann, à Le Fils de Saul de László Nemes : trois manières radicalement différentes de poser la question du visible, du hors-champ et de la mémoire. Etty s’inscrit dans cette lignée sans vraiment choisir son camp. Elle veut l’intime, l’universel, le politique, le spirituel. Elle veut tout. Et c’est là qu’elle se met à boiter.
On ne sort pas de la série avec l’impression d’avoir été trompé, ce serait trop simple. On sort plutôt avec le sentiment d’avoir vu une œuvre sincère, souvent admirable dans sa tenue, mais qui se cogne à son propre dispositif. La Shoah n’y est pas niée, bien sûr. Elle est même constamment en bordure du cadre. Mais cette bordure, à force d’être élégante, finit par devenir un voile. Et un voile, même bien repassé, reste un voile. Le malaise vient peut-être de là : Etty regarde l’horreur en la tenant à distance, comme si la pudeur suffisait à faire mémoire.
Alors oui, la série hypnotise. Oui, elle impressionne par sa maîtrise. Oui, elle donne à voir une héroïne d’une densité rare. Mais à trop vouloir faire de la souffrance un chant intérieur, elle risque de perdre ce qui fait la nécessité même d’un récit historique : le grain du réel, sa violence sèche, sa saleté, ses marques visibles. Et sans ça, on flotte. On flotte joliment, certes. Mais on flotte quand même, et ce n’est pas exactement la même affaire.
Bande-annonce VF de Etty
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




