Un siècle après Faust, Mubi ne se contente pas de célébrer un classique du muet : la plateforme-éditeur ressort aussi un pan de son making-of, avec des documents qu’on croyait avalés par le temps. Le geste est malin, un peu snob, parfaitement cohérent avec l’ADN de Mubi : faire du patrimoine non pas un musée poussiéreux, mais une machine à fantasmes encore rentable. Et franchement, sur un titre comme celui-là, on n’est pas loin du coup de baguette magique.
Pour rappel, Faust de F.W. Murnau sort en 1926, au sommet de l’expressionnisme allemand, avec cette façon très particulière de tordre le décor, la lumière et les corps pour faire du cinéma une affaire de pacte démoniaque. Le film arrive après Nosferatu (1922), autre sommet de Murnau, et avant son départ pour Hollywood, où le cinéaste ira chercher d’autres formes de grandeur avec Sunrise: A Song of Two Humans (1927). Dans l’histoire du cinéma, Faust n’est pas juste un monument : c’est un point de bascule, un de ces opus où l’on voit le muet atteindre une sophistication plastique qui met encore une claque à pas mal de productions modernes, budgets gonflés et ego compris.
La nouvelle, cette fois, ne concerne pas une restauration de plus ou une énième édition collector à faire saliver les cinéphiles et les bibliothécaires insomniaques. Mubi Editions publie The Faust Bible: The Making of F.W. Murnau’s Masterpiece, en partenariat avec la Cinémathèque française, avec l’idée de remettre en circulation des matériaux liés au film qui avaient longtemps été considérés comme perdus. Autrement dit : on ne vend pas seulement un livre, on remet en jeu une mémoire de cinéma.
Le muet, ce vieux coffre-fort qui déborde encore
En apparence, publier un livre sur un film de 1926 pourrait ressembler à une lubie de cinéphile en gants blancs. Sauf que le patrimoine muet n’a jamais été aussi stratégique. Les grands éditeurs, les cinémathèques et les plateformes ont compris depuis un moment qu’un classique restauré, bien entouré, peut devenir un fer de lance culturel autant qu’un produit d’appel. Mubi l’a parfaitement intégré : la marque ne vend pas seulement de la disponibilité, elle vend du discernement, du goût, une forme de distinction assumée. C’est son fonds de commerce, et ce n’est pas un gros mot.
Le cas Faust est d’autant plus savoureux que le film appartient à cette lignée d’œuvres dont la légende a souvent grandi avec les lacunes de conservation. Le muet, on le sait, a été massacré par l’oubli, les copies mutilées, les incendies, les droits flottants et l’indifférence industrielle. Résultat : chaque fragment retrouvé, chaque document exhumé, chaque note de production remise en circulation a quelque chose d’une petite résurrection. Le cinéma muet n’est pas un cimetière : c’est une fouille archéologique qui n’en finit pas.
Quand la plateforme joue les conservateurs de musée
Autre valeur de cette annonce : elle dit beaucoup de la manière dont Mubi a élargi son territoire depuis 2015, date à laquelle la société s’est aussi mise à publier. On n’est plus seulement dans l’exploitation en salles ou la fenêtre de diffusion en streaming, mais dans une logique d’écosystème culturel complet. Le film, le livre, l’objet éditorial, la programmation, la restauration : tout se répond, tout se renforce. C’est très intelligent, et un peu moins romantique qu’il n’y paraît. La cinéphilie, aujourd’hui, se monétise aussi par l’archive.
Mais il faut bien reconnaître que ce type de projet a une vraie noblesse. Là où tant de plateformes empilent des contenus comme des cartons dans un garage, Mubi construit une mémoire éditoriale. Et dans le cas de Murnau, le pari est particulièrement pertinent : Faust n’est pas seulement un chef-d’œuvre, c’est une œuvre qui parle déjà de pacte, de perte, de savoir et de prix à payer. Le titre du livre, The Faust Bible, a d’ailleurs quelque chose de très juste : on est dans le commentaire sacré d’un film qui a lui-même la densité d’un texte maudit. Le cinéma, parfois, aime se regarder dans ses propres ténèbres.
Le pacte, le papier et le petit frisson des archives
Ce qui rend l’affaire plus intéressante qu’un simple produit dérivé, c’est précisément la promesse des matériaux longtemps réputés disparus. Dans le monde du cinéma ancien, ce genre de découverte n’a rien d’anecdotique : elle peut modifier la compréhension d’une œuvre, éclairer un choix de mise en scène, révéler un montage préparatoire, ou simplement rappeler que les films ne naissent pas dans un éclair divin mais dans une chaîne de décisions, de bricolages et de batailles de production. Bref, du travail. Du vrai. Pas le mythe d’un génie tombé du ciel avec son chapeau et ses idées.
Et puis il y a la Cinémathèque française, partenaire du projet, qui apporte ce qu’il faut de légitimité institutionnelle pour éviter l’effet gadget. Entre une plateforme qui veut faire du patrimoine un terrain de jeu et une institution qui veille au grain, l’équilibre peut être fécond. On n’est pas dans la nostalgie molle, mais dans une circulation sérieuse des images et des traces. À l’heure où tant de sorties se dissolvent dans le flux, remettre un classique au centre avec ses coulisses, c’est presque un acte de résistance.
Reste la vraie question, celle qui gratte un peu : est-ce qu’on lit encore ces livres pour comprendre le cinéma, ou pour prolonger le plaisir de collectionner ses reliques ? Les deux, évidemment. Et tant mieux. Parce qu’au fond, Faust n’a jamais cessé de nous tendre son contrat. La différence, c’est qu’en 2026, Mubi nous le fait signer en édition soignée, avec un vernis culturel impeccable et ce petit parfum de séduction intellectuelle qui va si bien aux monstres sacrés. Et ça, mine de rien, c’est encore du grand spectacle.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




