Le Bentonville Film Festival a encore joué sa partition favorite : faire de la diversité un mot d’ordre, puis le transformer en palmarès qui a du nerf. Le 20 juin, la 12e édition a couronné If I Go Will They Miss Me et Jane Elliott Against the World – deux vainqueurs qui sentent moins le tapis rouge que la nécessité politique.
Pour rappel, le festival fondé par Geena Davis s’est installé depuis 2015 comme un rendez-vous à part dans le calendrier américain : moins clinquant que Sundance, moins business que Toronto, mais assez malin pour occuper une niche devenue centrale. Avec Walmart comme partenaire fondateur et Coca-Cola en sponsor principal, Bentonville assume depuis des années son drôle de grand écart : discours progressiste, infrastructure corporate, et volonté affichée de pousser des récits trop souvent écartés des circuits dominants. Le tout dans une industrie où la représentation est devenue un argument de vente, parfois sincère, parfois opportuniste – souvent les deux, histoire de ne pas trop se mentir.
Les chiffres, eux, rappellent la mécanique bien huilée de ce type d’événement : douze éditions, une cérémonie de remise des prix organisée le 20 juin, et une sélection pensée pour faire exister des films qui n’ont ni le budget marketing d’un blockbuster ni la machine à fantasme d’un mastodonte de studio. On est ici dans un autre rapport au cinéma, plus frontal, plus fragile, plus politique. Et franchement, ça fait du bien.
Le vrai sujet, ce n’est pas seulement qui gagne : c’est ce que Bentonville choisit de rendre visible, et donc de légitimer.
Le tapis rouge, mais version caisse enregistreuse
En apparence, le Bentonville Film Festival ressemble à beaucoup d’autres festivals américains : galas, prix, discours bien cadrés, et cette petite odeur de networking qui flotte partout comme un parfum de moquette neuve. Sauf que le festival a toujours revendiqué une ligne plus nette : mettre en avant les femmes, les personnes racisées, les récits LGBTQ+, les voix marginalisées – bref, tout ce que l’industrie adore célébrer en juin avant de replier la nappe en juillet.
Le partenariat avec Walmart n’est pas anodin. Il dit tout du paradoxe Bentonville : un festival né au cœur d’un empire de la distribution, donc au plus près de la logique de volume, mais qui tente de faire émerger des œuvres à contre-courant du box-office standardisé. C’est un peu comme si le système vous servait le dessert tout en vous rappelant qui tient la caisse. Pas très romantique, mais diablement révélateur.
Dans ce contexte, voir If I Go Will They Miss Me repartir avec le prix du meilleur film narratif n’a rien d’un caprice de jury. Le film de Walter Thompson-Hernández s’inscrit dans cette veine des œuvres qui cherchent moins à séduire qu’à laisser une trace. Et à Bentonville, c’est précisément ce qui compte : la capacité d’un film à exister en dehors du vacarme habituel.
If I Go Will They Miss Me : le titre pose déjà la question qui fâche
Le long-métrage de Walter Thompson-Hernández, récompensé comme meilleur film narratif, porte un titre qui fait déjà le travail dramatique à lui tout seul. If I Go Will They Miss Me n’a pas besoin de surligner son enjeu : il parle de disparition, de place, de mémoire, de ce moment où l’on mesure sa propre absence avant même d’avoir quitté la pièce. C’est sec, c’est élégant, et ça évite le piège du pathos industriel.
On n’a pas ici un film conçu pour l’exploitation en salles à grande échelle, avec budget de production massif, budget marketing obscène et campagne de post-production calibrée pour le multiplexe. On parle d’un cinéma qui mise sur l’intensité plutôt que sur la déflagration. Le genre de projet qui, à l’échelle d’un festival comme Bentonville, devient un fer de lance symbolique : petit par le volume, grand par la portée.
Et c’est là que le film gagne sa place. Pas parce qu’il serait “important” au sens paresseux du terme, mais parce qu’il semble comprendre quelque chose de fondamental : dans un paysage saturé de franchises, de suites et de reboots, le vrai geste subversif consiste parfois à raconter une histoire qui ne cherche pas à devenir une marque. Le film ne veut pas occuper le monde ; il veut le traverser.
Jane Elliott, ou l’art de ne pas baisser les yeux
De l’autre côté du palmarès, Jane Elliott Against the World de Judd Ehrlich a remporté le prix du meilleur documentaire, et là encore, le choix a du sens. Jane Elliott n’est pas une figure qu’on “découvre” ; c’est une personnalité qui a traversé les décennies en gardant la même énergie de confrontation, la même manière de mettre le confort moral du public face à ses contradictions. Le film, par son titre même, annonce la couleur : il ne s’agit pas d’un portrait aimable, mais d’un face-à-face.
Judd Ehrlich, lui, travaille dans une tradition documentaire qui préfère l’argument au vernis, la tension au consensus. Le genre de cinéma qui ne demande pas la permission d’exister et qui, à Bentonville, trouve un terrain de jeu cohérent. Parce que le festival a beau être sponsorisé par des géants, il continue de valoriser des œuvres qui grattent là où ça démange. Oui, même quand ça pique un peu trop pour les bonnes consciences.
Ce double sacre dit quelque chose de l’époque : les festivals ne servent plus seulement à révéler des films, ils servent à dessiner une hiérarchie morale et esthétique. Et Bentonville, dans ce rôle, n’est pas dupe de son propre dispositif. Il sait très bien qu’il opère à la frontière entre militantisme culturel et stratégie d’image. Mais au moins, il choisit des films qui ont encore des choses à dire. C’est déjà ça, et pas qu’un peu.
Walmart, Coca-Cola et le petit théâtre de la vertu
Autre valeur : le décor industriel dans lequel se déploie ce palmarès mérite qu’on s’y arrête. Walmart comme partenaire fondateur, Coca-Cola comme sponsor principal, et un festival qui se présente comme un espace d’inclusion. On a vu des alliances plus naturelles. Mais c’est précisément cette tension qui rend Bentonville intéressant : il est à la fois un outil de communication et un lieu de circulation pour des films qui, ailleurs, resteraient peut-être coincés dans les limbes des sélections secondaires.
La question n’est pas de savoir si ce modèle est pur – il ne l’est pas, évidemment, et personne de sérieux n’y croit – mais s’il produit malgré tout des effets concrets. Ici, la réponse semble oui. Des films sont montrés, des prix sont décernés, des noms circulent, et l’écosystème indépendant gagne un peu d’oxygène. Pas de quoi renverser Hollywood, mais assez pour rappeler que le cinéma vit aussi dans ces interstices-là.
Le Bentonville Film Festival ne joue pas les révolutionnaires : il fabrique de la visibilité, et dans ce marché-là, c’est déjà une forme de pouvoir.
Le palmarès comme prise de position
Au fond, ce qui frappe dans ce palmarès, ce n’est pas l’effet surprise – il n’y en a pas besoin – mais la cohérence. Bentonville récompense des films qui parlent de présence, de résistance, de regard. Deux œuvres, deux gestes, une même idée : faire du cinéma un espace où l’on ne se contente pas d’être représenté, mais où l’on reprend la main sur le récit.
Dans une industrie qui adore empiler les têtes d’affiche et les budgets à neuf chiffres pour mieux masquer son manque d’audace, ce genre de sélection agit comme un rappel salutaire. Le cinéma n’est pas seulement une affaire de box-office, de fenêtre de diffusion ou de franchise à prolonger. C’est aussi une manière de dire qui compte, qui parle, qui dérange. Et parfois, qui gagne.
Alors oui, Bentonville reste un festival sous influence, avec ses partenaires géants et ses équilibres bien négociés. Mais il a le mérite de ne pas se raconter d’histoires sur sa propre fonction. Il distribue des prix, certes. Il distribue surtout des signaux. Et ceux-ci sont assez clairs : les films les plus utiles ne sont pas toujours les plus bruyants. Les meilleurs coups, parfois, se jouent loin du vacarme.
Photo : une cérémonie très sérieuse, donc forcément un peu suspecte.
Et maintenant, la vraie question : combien de festivals “engagés” oseraient encore récompenser des films qui ne se contentent pas de cocher des cases ?
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




