En Jordanie, la relève ne veut plus jouer les cartes postales ni les faux exotismes : elle filme le pays de l’intérieur, avec ses fractures, ses visages et ses urgences. Et ça change tout, parce qu’à force de vouloir plaire à tout le monde, on finit souvent par ne raconter personne.
Le mouvement s’inscrit dans une histoire plus large que le simple effet de génération. Depuis les années 2000, le cinéma jordanien a gagné en visibilité grâce à une combinaison assez rare dans la région : des écoles, des fonds, des coproductions internationales et une volonté politique de faire exister des voix locales hors du seul prisme du marché. Le pays a vu émerger des films passés par les grands festivals, de Theeb de Naji Abu Nowar à Wadjda d’Haifaa al-Mansour – même si ce dernier est saoudien, il a aussi été tourné en Jordanie, preuve que le territoire sert souvent de décor avant d’être reconnu comme sujet. Aujourd’hui, la dynamique s’accélère avec des cinéastes plus jeunes, plus frontaux, moins obsédés par l’exportation du “beau Moyen-Orient” pour jurys occidentaux en quête de gravité photogénique.
Sur le plan économique, la bataille reste rude. Le marché local est modeste, l’exploitation en salles demeure limitée, et les budgets de production se situent souvent loin des standards des grosses machines régionales. Les films jordaniens récents avancent avec des enveloppes serrées, des tournages légers, des équipes réduites et une dépendance forte aux aides, aux ateliers et aux coproductions. Pas de quoi faire les malins à Cannes avec un budget marketing à huit chiffres. Mais c’est précisément dans cette contrainte que naît une écriture plus nerveuse, plus directe, moins décorative.
Le vrai basculement, c’est que ces cinéastes ne cherchent plus à “représenter” la Jordanie : ils la mettent en crise, en famille, en quartier, en mémoire. Bref, ils arrêtent de faire semblant que le cinéma doit sentir la vitrine.
Amman, capitale du “pas de chichi”
En réalité, la scène jordanienne contemporaine tient moins du miracle que de l’entêtement. Des réalisateurs et réalisatrices de la nouvelle génération privilégient des récits ancrés dans le quotidien : relations familiales sous tension, jeunesse sans horizon clair, classes populaires, trajectoires de femmes, et, bien sûr, l’ombre persistante de la crise des réfugiés. Ce n’est pas un décor, c’est une matière dramatique. Et quand le cinéma local prend ce matériau à bras-le-corps, il cesse d’être un produit d’exportation pour devenir un geste de cinéma.
Cette orientation vers l’authenticité n’a rien d’un slogan de festival. Elle répond à une nécessité culturelle : raconter le pays depuis ses propres contradictions, sans se faire dicter le cadre par les attentes extérieures. On pense à cette vieille tension, héritée du Nouvel Hollywood et de ses héritiers du monde entier : comment fabriquer du singulier dans un système qui adore standardiser ? La Jordanie, elle, répond à sa manière – avec des films qui refusent la politesse narrative. Et ça, franchement, ça fait du bien.
Les cinéastes cités dans cette montée en puissance travaillent souvent à la frontière du drame social et du genre, avec des récits plus resserrés, plus sensoriels, parfois plus rugueux. Le local n’est pas un repli : c’est un fer de lance. Le quartier devient un champ de bataille intime, la mémoire familiale une machine à fantasme contrariée, la ville un personnage à part entière. On n’est pas là pour faire joli. On est là pour que ça morde.
Le réel, ce vieux sale gosse
Autre valeur : la diversité des formes. Certains films s’attaquent à l’histoire récente, d’autres à des réalités sociales très contemporaines, d’autres encore à des récits plus personnels, presque minimalistes. Cette variété dit quelque chose d’important : la scène jordanienne n’est plus une exception isolée, mais un petit écosystème qui apprend à se passer des béquilles du “grand sujet” unique. Le cinéma local ne se réduit plus à la guerre, à l’exil ou au folklore désertique. Il peut parler d’amour, de classe, de filiation, de honte, de désir. Oui, comme n’importe quel cinéma adulte.
Variety rapporte que cette génération de cinéastes insiste sur des “universal human experiences” tout en gardant les pieds dans la réalité locale. La formule est jolie, presque trop propre. Mais elle dit quelque chose de juste : le meilleur moyen d’atteindre l’universel, ce n’est pas de le crier à la caméra, c’est de partir d’un coin de rue, d’une cuisine, d’un corps, d’une langue. Le reste suit – ou pas. Et quand ça suit, on tient du cinéma qui ne demande pas la permission.
Cette approche a aussi une portée industrielle. Plus les films jordaniens gagnent en singularité, plus ils deviennent lisibles dans les circuits des festivals, des marchés et des plateformes. Le paradoxe est savoureux : pour exister dans une économie mondialisée, il faut parfois être plus local que local. C’est le péché originel du cinéma indépendant, et aussi sa seule vraie chance de survie. Sinon, on finit en produit tiède, calibré, sans nerf. La punition est immédiate.
La crise des réfugiés, pas en carton-pâte
Surtout, le cinéma jordanien contemporain refuse de traiter la crise des réfugiés comme un simple sujet de dossier. Il y a là une réalité historique, politique et humaine qui traverse la société, les familles, les villes, les imaginaires. La traiter avec sérieux implique de sortir du pathos automatique et des images de brochure. Les films les plus intéressants ne cherchent pas à faire pleurer à la chaîne ; ils regardent les conséquences concrètes, les frottements, les silences, les déséquilibres. C’est moins spectaculaire. C’est beaucoup plus fort.
Ce qui se joue ici, c’est aussi une question de souveraineté culturelle. Qui raconte quoi, depuis où, pour qui ? La Jordanie, longtemps perçue à travers des récits venus d’ailleurs, voit apparaître des auteurs qui reprennent la main. Pas pour dresser un drapeau, mais pour éviter que d’autres racontent à leur place. Et dans un secteur aussi concurrentiel, où chaque long-métrage doit se battre pour sa visibilité, ce genre de reprise en main vaut de l’or. Ou au moins quelques sélections bien senties.
Le résultat, quand ça fonctionne, c’est un cinéma qui ne cherche ni la complaisance ni la démonstration. Il avance à hauteur d’humain, avec des personnages qui ne sont ni des symboles ni des slogans. On les suit parce qu’ils respirent, pas parce qu’ils “incarnent un enjeu”. Nuance énorme. Et c’est précisément là que la nouvelle génération jordanienne marque des points.
Pas de tapis rouge, mais du nerf
Dans la plus pure tradition des cinémas qui comptent vraiment, cette scène se construit contre l’idée qu’il faudrait choisir entre l’intime et le politique, entre le local et l’universel, entre le récit et le contexte. Les films jordaniens les plus prometteurs refusent ce faux dilemme. Ils font tout tenir ensemble, avec plus ou moins de grâce, parfois avec des coutures visibles, mais toujours avec une nécessité qui manque cruellement à tant de productions plus riches, plus lisses, plus vides.
Et c’est sans doute ça, la bonne nouvelle : la Jordanie ne fabrique pas seulement des films, elle fabrique un point de vue. Un regard. Une manière de dire merde aux stéréotypes sans avoir besoin de lever la voix. Si le cinéma est encore une affaire de place à prendre, alors cette génération-là a compris le mode d’emploi. Reste à voir combien de temps les marchés, les festivals et les plateformes lui laisseront la main. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant que le plus intéressant vienne justement de là, du bord, là où ça gratte encore un peu.
Le cinéma jordanien n’essaie pas de séduire tout le monde ; il préfère enfin ressembler à quelqu’un.
Image mentale recommandée : un pays qui cesse de faire de la figuration et commence à tenir le cadre.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




