Dreams of Violets n’est pas seulement un film fabriqué par intelligence artificielle : c’est un caillou jeté dans la mare du cinéma, avec assez de froideur pour gêner et assez d’audace pour qu’on tende l’oreille. Ash Koosha signe un drame de protestation iranien qui regarde moins vers le réel que vers la façon dont le réel pourrait bientôt être recyclé, retouché, puis vendu en pack premium. Sympa, le progrès.
Présenté à la Tribeca Festival en 2026, le long-métrage arrive dans un moment où l’IA a déjà colonisé les conversations de l’industrie : scénarios, prévisualisation, doublage, effets visuels, et maintenant le film lui-même comme objet quasi intégralement généré. Le contexte est connu, mais il faut le marteler : Hollywood a passé les années 2020 à négocier avec ses propres outils, entre grèves, angoisses syndicales et course à l’optimisation. Le budget de production n’a pas été communiqué publiquement, pas plus que le budget marketing, mais le simple fait qu’un film de cette nature existe dit assez bien où se déplace la valeur. Pas seulement vers l’écran. Vers le procédé.
Le film, d’une durée d’environ 1h30, est distribué par le circuit festivalier avant sa sortie française annoncée pour 2026. Côté box-office, on parle pour l’instant d’un objet hors norme, donc hors logique classique de recettes : pas de lancement massif, pas de fenêtre de diffusion pensée comme un blockbuster, pas de stratégie de franchise. On est ailleurs. Dans une zone grise où l’œuvre sert autant de démonstration technique que de prise de position esthétique. Et c’est bien là que le bât blesse : Dreams of Violets n’essaie pas seulement de raconter un drame, il essaie de prouver qu’un film peut naître sans chair, sans plateau, sans tournage au sens ancien du terme.
Violets de synthèse, bouquet de nerfs
En apparence, Dreams of Violets se présente comme un drame politique sur fond de contestation iranienne, avec la gravité attendue, les visages fermés, les corps sous pression et cette sensation de menace diffuse qui colle aux récits de répression. Sauf que la matière même du film refuse la chaleur humaine. Les textures sont propres, presque trop propres, comme si l’image avait été lavée à grande eau par une machine qui n’a jamais connu la boue. On comprend l’intention : faire d’un récit de résistance un objet spectral. Mais à force de lisser, Koosha tire parfois une balle dans le pied de son propre sujet.
Le résultat est paradoxal. Le film veut incarner la douleur, mais il la met à distance. Il veut la friction, il produit du glacé. Il veut la chair, il fabrique du signal. C’est là que Dreams of Violets devient moins un film “sur” l’Iran qu’un film sur la possibilité même de simuler l’empathie. Et ça, pour le coup, c’est une sale petite idée. Pas inintéressante. Sale, juste.
Le vrai sujet n’est donc pas la révolution, mais la fabrication d’une émotion en laboratoire.
Le plateau fantôme fait son cinéma
Autre valeur : la mise en scène de l’absence. Là où un film traditionnel exhibe son budget, ses décors, ses figurants, ses cascades ou ses têtes d’affiche, Dreams of Violets travaille dans la logique inverse : tout doit sembler avoir été généré sans frottement, comme si le film avait été pondu dans une chambre noire par une version très polie de la machine à fantasme. C’est cohérent avec l’époque, évidemment. Le cinéma industriel adore déjà masquer ses coutures ; l’IA ne fait qu’ériger cette pudeur en système.
On pense à ces moments où le cinéma a basculé dans une nouvelle grammaire technique : le parlant, le numérique, la capture de mouvement, le deepfake. Sauf qu’ici, le saut est plus glauque, parce qu’il touche à la source même de l’image. Le film ne se contente pas d’utiliser des outils ; il met en scène leur souveraineté. Ash Koosha, musicien et cinéaste, semble vouloir dire : regardez, on peut faire du cinéma sans le sale boulot du cinéma. Le tournage devient un concept, la post-production un état naturel, le plateau une hypothèse. C’est propre. Trop propre.
Et c’est précisément ce qui rend l’ensemble si dérangeant : on n’est pas devant une simple expérimentation gadget, mais devant un prototype de futur. Un futur où la question ne sera plus “qui a filmé ?” mais “qui a validé la sortie ?”
Iran, protestation et écran de fumée
Pour rappel, le cinéma iranien a une longue histoire de contournement, de métaphore, de ruse formelle. De Kiarostami à Panahi, la contrainte a souvent produit des formes d’une élégance insolente, parce qu’il fallait dire sans dire, montrer sans montrer, survivre en inventant. Dreams of Violets s’inscrit dans cette lignée par son sujet, mais pas forcément par sa méthode. Là où ces cinéastes transformaient la censure en langage, Koosha transforme la distance technologique en principe esthétique.
Le film gagne alors une dimension méta presque trop évidente : parler d’un pays où l’image est surveillée en utilisant une image sans corps, c’est un geste qui peut sembler brillant ou un peu trop malin, selon l’humeur. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant que ce type de projet devienne le nouveau terrain de jeu des festivals : assez politique pour faire sérieux, assez expérimental pour faire parler, assez technologique pour attirer les curieux. Le cocktail parfait pour les débats de fin de projection. Ceux où tout le monde fait semblant d’avoir adoré.
Il y a pourtant un vrai malaise, et c’est peut-être la qualité la plus intéressante du film. Parce qu’à force de vouloir représenter un monde sous contrôle, il finit par ressembler à ce monde : surveillé, filtré, sans débordement. Le film ne montre pas seulement la répression ; il en adopte la texture.
Koosha, l’artiste et son double algorithmique
Surtout, Koosha n’est pas un inconnu dans le rapport entre son art et les technologies de fabrication. Son parcours de compositeur et de producteur électronique explique en partie cette fascination pour les systèmes, les couches, les boucles, les structures qui se répondent. Il y a chez lui une logique de laboratoire qui colle parfaitement à l’IA : on teste, on module, on itère. Le cinéma devient un synthétiseur géant. Et parfois, ça sonne juste. Parfois, ça sonne comme une démo de salon.
Ce qui manque, ici, ce n’est pas l’intelligence du geste, mais le vertige du vivant. On peut admirer l’audace sans confondre l’audace avec la réussite. Dreams of Violets ouvre une porte, oui. Mais derrière, il n’y a pas encore de pièce habitable. Pas encore de chair, pas encore de désordre, pas encore de cette petite saleté imprévisible qui fait qu’un film reste dans la tête. Pour l’instant, c’est plus un signal qu’un choc. Une alerte. Un prototype qui clignote dans le noir.
Et c’est peut-être ça, le plus inquiétant : le film ne ressemble pas à une aberration, mais à une préfiguration.
Le futur a déjà pris ses aises
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, on adore vendre l’avenir comme une promesse alors qu’il ressemble souvent à une optimisation de coûts. Ici, le film n’a pas le budget d’un mastodonte, ni la puissance de feu d’un blockbuster, ni la sécurité d’une franchise. Il a autre chose : une forme de pouvoir symbolique. Celui de dire que le cinéma n’a plus besoin d’attendre la permission des studios pour muter. Il peut muter tout seul. Ou presque.
Reste la question, un peu brutale, un peu bête, donc essentielle : est-ce qu’on veut vraiment de ce futur-là ? Un cinéma qui peut se fabriquer sans plateau, sans équipe pléthorique, sans accident, sans fatigue, sans sueur ? Un cinéma qui gagne en fluidité ce qu’il perd en friction ? L’équipe de Nrmagazine a déjà sa petite idée, mais on va éviter de faire semblant que le débat est clos. Il ne l’est pas. Il commence à peine. Et il risque de se farcir quelques cadavres de certitudes au passage.
Dreams of Violets n’est pas le grand film du futur ; c’est pire, ou mieux : c’est le brouillon qui annonce la suite. Et si la suite ressemble à ça, on va peut-être regretter les vieux plateaux encombrés, les retards de tournage et les cafés tièdes. Au moins, il y avait encore des humains pour les renverser.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




