San Sebastián n’a pas attendu que la rentrée s’installe pour sortir les gros noms du chapeau : Jesse Eisenberg, Fred Cavayé et Amanda Kernell débarquent dans sa sélection officielle 2026, histoire de rappeler que la Coquille d’or n’est pas un lot de consolation pour cinéphiles en manque de prestige.

Le Festival international du film de San Sebastián, dont la 74e édition se tiendra en 2026, a ajouté six long métrages à sa compétition officielle. Ces titres rejoignent dix films déjà annoncés et viennent densifier une course qui, sur le papier, commence à ressembler à un joli champ de bataille plutôt qu’à une simple vitrine de rentrée. On y retrouve donc de nouvelles œuvres signées Jesse Eisenberg, Fred Cavayé, Amanda Kernell et Gabriel Martins, mais aussi les premiers films d’Ah Biao et Tony Vahl. Le festival basque, fidèle à sa réputation de place forte européenne, continue de jouer cette carte assez rare aujourd’hui : mêler auteurs installés, cinéastes en pleine ascension et premiers pas qui veulent tout de suite taper à la porte du haut du panier. San Sebastián ne fait pas dans la figuration, il fabrique des duels.

À l’échelle des grands festivals, cette stratégie n’a rien d’anodin. Cannes verrouille souvent le récit médiatique, Venise raffole du prestige international, Berlin aime encore se rêver laboratoire politique ; San Sebastián, lui, s’est construit une identité plus souple, plus cinéphile aussi, avec une vraie attention portée aux cinémas européens et latino-américains. Depuis des années, le festival espagnol sert de rampe de lancement à des films qui cherchent à exister hors du simple circuit des mastodontes américains. Et quand il ajoute six titres d’un coup à sa sélection, ce n’est pas pour faire joli : c’est pour épaissir la concurrence, attirer les acheteurs, et rappeler qu’un festival de septembre peut encore peser sur la saison des prix. La Coquille d’or n’a pas perdu son appétit, loin de là.

Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement une liste de films : c’est la manière dont San Sebastián continue de fabriquer du prestige sans se prendre pour un musée.

Jesse Eisenberg, le retour du cinéaste-acteur qui veut passer derrière le miroir

La présence de Jesse Eisenberg intrigue forcément. L’acteur, qu’on a longtemps associé au rôle du type nerveux, brillant, un peu à côté de ses pompes, a déjà montré avec When You Finish Saving the World qu’il ne comptait pas rester dans la case du comédien bien élevé. Le voir revenir dans une compétition de ce calibre, c’est intéressant parce qu’Eisenberg travaille souvent sur une matière très précise : l’embarras, la gêne sociale, le décalage entre l’image publique et la petite panique intérieure. Autrement dit, il a toujours eu un pied dans la mise en scène de soi. Le cinéma lui va comme un gant, mais un gant un peu trop serré, et c’est précisément là que ça devient fécond. Chez Eisenberg, la comédie grince toujours un peu, et c’est ce qui la rend vivante.

Fred Cavayé, de son côté, arrive avec une autre énergie. Le cinéaste français s’est construit une place solide dans le thriller et le cinéma de tension, avec un sens du récit qui ne cherche jamais à faire le malin pour le plaisir de faire le malin. Son nom en compétition à San Sebastián dit quelque chose d’assez simple : le festival ne se contente pas d’auteurs estampillés « art et essai international », il sait aussi reconnaître un artisan du suspense quand il en voit un. Et dans un contexte où le cinéma français aime parfois se regarder le nombril, voir Cavayé voyager dans une sélection aussi exposée, ça fait du bien. Pas de chichis, pas de posture : du cinéma qui avance, point barre.

Amanda Kernell et Gabriel Martins : les outsiders qui peuvent voler la lumière

La présence d’Amanda Kernell rappelle que San Sebastián reste l’un des rares grands festivals à ne pas réserver ses égards aux seuls noms déjà sanctifiés par l’Olympe des critiques. La cinéaste suédoise a déjà imposé une voix singulière, attentive aux marges, aux héritages, aux identités qui se débattent entre plusieurs mondes. Son cinéma travaille la mémoire et l’appartenance sans les transformer en slogans. Dans une compétition où les regards vont souvent se braquer sur les têtes d’affiche, elle peut très bien faire le coup du film qui arrive sans tambour ni trompette et finit par rafler l’attention. Le vrai luxe d’un festival, c’est parfois de laisser une œuvre discrète mettre tout le monde d’accord.

Gabriel Martins, lui, prolonge cette logique d’ouverture. Le cinéaste brésilien appartient à cette génération qui fait exister un cinéma d’auteur capable de circuler entre les continents sans perdre sa nervosité ni son ancrage social. Sa présence dans la sélection confirme que San Sebastián continue de regarder vers l’Amérique latine avec sérieux, pas comme un simple supplément d’âme exotique. Quant aux premiers longs métrages d’Ah Biao et Tony Vahl, ils incarnent le petit frisson toujours bienvenu des débuts : celui où un festival prend le risque de miser sur des noms encore peu installés, avec l’idée qu’un premier film peut parfois faire plus de bruit qu’un cinéaste déjà décoré. C’est là que la machine à fantasmes festivalier tourne à plein régime, et franchement, on ne va pas s’en plaindre.

Une compétition qui ressemble déjà à un terrain de jeu très sérieux

Avec dix films annoncés auparavant et six nouveaux venus, la sélection officielle de San Sebastián 2026 commence à prendre une forme plus lisible : un mélange de signatures reconnues, de cinémas nationaux bien identifiés et de paris sur des auteurs qui n’ont pas encore tout prouvé. C’est une manière habile de fabriquer de la tension avant même l’ouverture du festival. Les programmateurs savent très bien qu’une sélection n’existe pas seulement par la qualité des films, mais par les récits qu’elle permet d’installer autour d’eux. Qui revient ? Qui déboule ? Qui peut créer la surprise ? Qui va se faire voler la vedette par un premier film sorti de nulle part ? Voilà le vrai feuilleton.

Dans un paysage où les festivals se disputent les avant-premières comme d’autres se battent pour les places de parking, San Sebastián conserve une élégance particulière : celle d’un rendez-vous qui ne cherche pas à écraser tout le monde, mais à composer une compétition avec du relief. Et quand on voit le nom de Jesse Eisenberg côtoyer celui de Fred Cavayé ou d’Amanda Kernell, on comprend bien la logique : faire cohabiter des trajectoires, des styles, des ambitions, sans lisser le tout. Le festival basque ne vend pas du consensus, il vend du frottement.

Reste à voir quels films, parmi cette sixième salve, feront vraiment parler d’eux quand la 74e édition déroulera son tapis rouge. Mais déjà, une chose est sûre : à San Sebastián, la course à la Coquille d’or a commencé à prendre des airs de partie de poker. Et comme toujours, quelqu’un finira par retourner une carte que personne n’avait vue venir.

Part.
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