Milcho Manchevski revient avec Good People, un film qui prend le massacre du Pulse nightclub à Orlando par le biais le plus risqué qui soit : non pas le choc, mais l’écoute. Et à l’heure où tant de films confondent empathie et grandiloquence, voilà une position qui a le mérite de ne pas raconter n’importe quoi.
Pour situer le bonhomme, on parle quand même d’un cinéaste qui a remporté le Lion d’or à Venise en 1994 avec Before the Rain, long métrage qui a installé d’emblée sa manière de tordre le récit, de faire circuler les traumatismes et de regarder l’histoire comme une plaie qui refuse de se refermer. Depuis, Manchevski n’a jamais vraiment été un faiseur de produits lisses : il préfère les zones grises, les fractures morales, les récits où la politique n’est jamais un décor mais une matière inflammable. Dans ce contexte, le choix de s’attaquer à une tragédie comme celle du Pulse, où 49 personnes ont été tuées en 2016 dans une boîte de nuit LGBTQ+ à Orlando, n’a rien d’un simple sujet “fort”. C’est un terrain miné. Un faux pas, et on tombe dans le pathos de supermarché. Un pas de côté, et on peut enfin entendre les survivants sans les transformer en accessoires de la douleur. C’est là que Good People joue sa partie : faire du retrait une éthique, pas une faiblesse.
La source rapportée par Variety insiste sur cette idée de “donner une voix” aux survivants, mais surtout sur la manière dont le cinéaste conçoit son rôle : ne pas écraser le réel avec une mise en scène trop bavarde. Et franchement, tant mieux. Le cinéma américain adore souvent se poser en sauveur de la mémoire, avec ses violons, ses travellings de deuil et son petit supplément d’âme calibré pour les prix et les bandes-annonces. Ici, Manchevski semble choisir l’inverse : laisser de l’air, du silence, du hors-champ, bref tout ce que le cinéma industriel a tendance à considérer comme du vide alors que c’est souvent là que ça respire. Le courage, ici, c’est de ne pas faire le malin.
Le traumatisme sans le cirque, ou comment éviter le numéro de larmes
En réalité, traiter un événement comme le Pulse oblige à se demander ce qu’on attend d’un film de cette nature. Une reconstitution ? Un procès ? Un monument commémoratif ? Manchevski semble viser autre chose : une forme qui écoute les survivants au lieu de les instrumentaliser. Ce n’est pas un détail de méthode, c’est tout le film qui se joue là. Le cinéma de mémoire, quand il est paresseux, adore les grands gestes. Il plaque une morale, distribue les bons et les méchants, puis s’étonne que le réel lui échappe. Sauf qu’un massacre de cette ampleur ne se laisse pas ranger dans une case de scénario. Il déborde, il contamine, il laisse des traces qui ne se résolvent pas en 110 minutes bien propres. Le vrai sujet de Good People, ce n’est pas seulement ce qui s’est passé : c’est ce qu’on fait d’une douleur collective quand on refuse de la maquiller.
Et puis il y a la question du point de vue, toujours la plus casse-gueule. Qui parle ? Qui regarde ? Qui a le droit de mettre en forme la souffrance des autres ? Manchevski répond, d’après les éléments disponibles, par une posture de discrétion active : “rester hors du chemin”, pour reprendre l’idée centrale relayée par Variety. Ce n’est pas une formule de communication, c’est presque un programme esthétique. On pense à ces films qui comprennent que l’empathie ne se mesure pas au volume sonore. À l’inverse, les œuvres qui veulent absolument “faire passer un message” finissent souvent par parler plus fort que leurs personnages. Ici, la retenue devient un geste politique. Pas de grand prêche, pas de posture de demi-dieu. Juste la place laissée à ceux qui ont vécu l’événement, avec tout ce que cela suppose de fragilité et de contradiction. Le film promet moins de martèlement, plus de présence. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.
Un vieux briscard face au réel, sans la main lourde
Autre valeur à surveiller : le parcours de Manchevski lui-même. Son cinéma a souvent travaillé la circulation des violences, le lien entre intime et géopolitique, la manière dont une communauté se fissure sous la pression de l’Histoire. Ce n’est pas un hasard s’il s’intéresse à un sujet où la question identitaire, la haine anti-LGBTQ+ et la mémoire des victimes s’entremêlent. Il y a chez lui une sensibilité aux récits éclatés, aux points de vue multiples, aux blessures qui ne se referment pas avec un carton final. Dans un paysage où le drame “social” se transforme trop vite en produit de prestige, son approche peut faire figure d’exception. Ou de rappel salutaire, c’est selon.
On ne va pas se raconter d’histoires : un film sur le Pulse peut très vite devenir un objet de festival qui coche toutes les cases du sérieux. Mais le nom de Manchevski, lui, change la donne. Il apporte une mémoire du cinéma comme espace de friction, pas de consensus. Et si Good People tient ses promesses, il pourrait éviter le piège du film-compassion pour toucher quelque chose de plus rare : une forme de dignité formelle. Pas de grand discours, pas de chœur édifiant, pas de catharsis en kit. Juste des survivants, un cinéaste qui sait quand se taire, et cette vieille idée que le cinéma, parfois, sert d’abord à ne pas abîmer ce qu’il regarde. À Hollywood, on appelle ça presque une provocation. Chez nous, on appelle ça du cinéma qui a du nerf.
Reste à voir si Good People saura transformer cette retenue en tension dramatique, sans se dissoudre dans le respectabilité. Parce qu’entre la pudeur et l’effacement, la frontière est fine. Et là-dessus, le moindre faux mouvement se voit comme le nez au milieu du visage. Mais si Manchevski garde la main légère, alors le film pourrait bien faire ce que tant d’autres ratent : laisser les survivants exister sans les mettre en vitrine. Pas mal, pour un cinéma qui préfère écouter que pérorer.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




