Ghostface is back (again, encore, toujours)
Pour rappel, l’histoire commence en 2000 : Keenen Ivory Wayans réalise un Scary Movie original, bâti sur le cadavre frais de Scream, qui engrange 278 millions de dollars dans le monde pour un budget de 19 millions, autrement dit, une des meilleures affaires de l’histoire du cinéma parodique. La France, à elle seule, lui file 8 millions d’entrées. Puis les frères Wayans se font éjecter de leur propre création dès le troisième volet, Scary Movie 3, 2003, sans eux, sans âme, et la franchise sombre progressivement dans une ignominie croissante, jusqu’au cinquième opus sorti directement en vidéo en 2013, que personne n’a vu et que tout le monde a oublié. Onze ans de silence. Pas de chance : c’est aussi la période où le film d’horreur américain a connu sa renaissance la plus radicale depuis le Nouvel Hollywood.
Alors quand Miramax et Paramount annoncent officiellement en octobre 2024 le retour des Wayans aux commandes de leur saga, avec les frères Marlon, Shawn et Keenen Ivory au scénario, le tout distribué par Paramount Pictures dans le monde entier, on peut dire que l’annonce est accueillie avec quelque chose ressemblant à de l’enthousiasme. La promesse : reprendre le flambeau là où ils l’avaient lâché, et brûler ce que la franchise était devenue entre-temps.
« bare-knuckle boxing with kids’ gloves on », c’est ainsi que l’équipe réunie décrit le film à Entertainment Weekly. Adorable. On attendait une boucherie, on a eu de la compote.

Scream, Get Out, The Substance : tout le buffet, rien dans l’assiette
Le film, réalisé par Michael Tiddes, déjà à la baguette sur Cinquante nuances de Black avec Marlon Wayans, reprend l’intrigue vingt-six ans après les événements originaux. Cindy Campbell (Anna Faris), Brenda Meeks (Regina Hall), Ray (Shawn Wayans) et Shorty (Marlon Wayans) se retrouvent à nouveau dans le collimateur de Ghostface. Et, comme le précise le pitch officiel avec une modestie désarmante, « aucune franchise de film d’horreur n’est à l’abri ». La liste des cibles parodiées donne le vertige : Scream, Halloween, Get Out, Sinners, The Substance, Smile 2, Longlegs, M3GAN, Terrifier, John Wick, Everything Everywhere All at Once, Destination Finale : Bloodlines… On en passe. Sur 1h35, ça fait environ une parodie toutes les quatre minutes.
C’est là le problème fondamental du film, et les critiques anglophones ne s’y sont pas trompés. Le film souffre d’une schizophrénie éditoriale que Tiddes et les Wayans n’arrivent jamais vraiment à résoudre : d’un côté la mitraillade parodique classique, de l’autre une tentative de satire méta sur les reboots, les « legacy films » et la fainéantise créative de Hollywood. Deux directions légitimes, un seul film trop court pour les creuser toutes les deux. Résultat : ni l’un ni l’autre n’aboutit, et on se retrouve à regarder une compilation de sketches inégaux sur fond de Ghostface en mode retraité.
Rotten Tomatoes lâche un 31% presse, ce qui représente quand même une forme de consensus critique. The Daily Beast parle de film « parfaitement calibré dans le timing, brutalement pas drôle ». Deadline titre : « The Wayans Return After 25 Years And The Jokes Feel Every Bit That Old ». Comic Book Movie cite un critique affirmant que « the franchise should have been left for dead ». Tout ça mis bout à bout, ça dessine le portrait d’un film qui a le bon instinct mais pas la bonne exécution, le genre de long-métrage sur lequel on ne peut pas vraiment s’acharner parce qu’il n’est pas suffisamment mauvais pour mériter une vraie descente.
Le vrai péché originel : 2000 contre 2026
Pour comprendre pourquoi ce retour ne peut que décevoir en partie, il faut saisir ce qui faisait l’originalité du premier Scary Movie en l’an 2000. La parodie Wayans fonctionnait parce qu’elle opérait sur une cible clairement identifiable, Scream et ses clones, avec un humour volontairement vulgaire, transgressif et racialement conscient qui tranchait radicalement avec le reste de la production. Le film de Wes Craven était lui-même une œuvre méta qui se moquait des codes du slasher ; les Wayans, eux, prenaient Scream et le passaient à la lessiveuse de la comédie noire américaine. C’était percutant parce que la cible était unique et le point de vue était affirmé.
En 2026, le cinéma d’horreur est en pleine santé économique et formelle, Sinners de Ryan Coogler, The Substance de Coralie Fargeat, Longlegs d’Osgood Perkins : les œuvres à parodier sont nombreuses, diversifiées, et surtout déjà réflexives sur leur propre genre. Parodier Get Out, c’est parodier un film qui est lui-même une satire. Parodier Everything Everywhere All at Once, c’est se mesurer à une œuvre qui contient déjà sa propre auto-dérision. Les Wayans arrivent dans une salle où tout le monde est déjà en train de faire de l’ironie, et leur ironie de premier degré sonne parfois creux.
Ce n’est pas qu’ils manquent de talent, Regina Hall et Anna Faris ont la complicité intacte, et Marlon Wayans garde un timing comique redoutable. C’est que le terrain a changé sous leurs pieds pendant qu’ils n’étaient pas là. La parodie en 2026 doit aller plus loin, plus fort ou plus méta pour exister face à des films d’horreur qui sont déjà en train de se parodier eux-mêmes. Faire une blague sur M3GAN quand M3GAN est déjà une blague, c’est un travail de funambule que le film ne maîtrise qu’imparfaitement.

Wayans Bros. vs. Wayans Bros. (autre époque)
Il faut quand même remettre en perspective ce que représente ce retour. Les Wayans avaient été évincés de leur propre création après Scary Movie 2, en 2001, au profit de David Zucker pour les volets 3 et 4, puis d’un Malcolm Lee catastrophique pour le 5e. Récupérer la franchise vingt-cinq ans après, c’est déjà un acte politique autant qu’artistique. Marlon Wayans l’a dit sans détour dans plusieurs interviews, dont celle accordée à Entertainment Weekly : l’objectif était de restituer à la saga l’humour « à la Wayans », irrévérencieux, charnel, ouvertement transgressif. Que le résultat soit inégal ne retire rien à la légitimité de la démarche.
Côté casting, la réunion de famille est quasi complète : en plus du quatuor Marlon Wayans / Shawn Wayans / Anna Faris / Regina Hall, on retrouve Jon Abrahams (Bobby Prinze), Lochlyn Munro (Greg Phillippe), Dave Sheridan (Doofy Gilmore, oui), Chris Elliott (Hanson, dont les gags ne fonctionnent plus du tout selon les critiques), Kenan Thompson, Carmen Electra et même Shaquille O’Neal. Plus quelques têtes fraîches comme Damon Wayans Jr., (la famille, toujours la famille, oui ok), ou Kai Cenat en guest. Un film-réunion qui ressemble parfois plus à une convention de fans qu’à un long-métrage pleinement construit.
Le box-office sera le vrai juge de paix
Les critiques sont tièdes, mais les critiques ne remplissent pas les salles, et on le sait depuis toujours dans la saga Scary Movie, qui a toujours été un phénomène de public avant d’être un phénomène de presse. Le premier opus avait été massacré par une partie de la critique en 2000 avant d’exploser le box-office américain dès son premier week-end avec 42,5 millions de dollars de recettes domestiques. La franchise a eu 8 millions d’entrées en France. Si le public nostalgique des années 2000, qui a entre 35 et 45 ans aujourd’hui, se déplace en salles, les chiffres pourraient surprendre. Paramount et Miramax comptent clairement là-dessus, en sortant le film le 3 juin en France (5 juin aux États-Unis), sur une période sans concurrence frontale massive.
La note presse de 2,4/5 agrégée par les médias français situe le film exactement là où on l’attendait : dans la zone tiède du « pas nul, pas génial, regardable en soirée entre amis après quelques verres ». Ce n’est pas une catastrophe, c’est presque pire, c’est un film qui ne prend pas assez de risques pour mériter d’être défendu avec passion, et pas assez mauvais pour devenir un nanar cultissime. Le destin de la comédie parodique molle : exister, faire sourire, et être oublié avant la fin du générique de fin.
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Verdict : Scary, mais pas assez
On aurait pu croire que vingt-six ans à regarder leur bébé se faire massacrer par des imitateurs aurait affûté la rage des Wayans. Qu’ils arriveraient avec le couteau bien aiguisé, un point de vue tranchant sur ce qu’est devenu le cinéma d’horreur, et la volonté d’en découdre vraiment. La matière première était là : The Substance, Sinners, Get Out, l’invasion des « legacy sequels », il y avait de quoi faire un brûlot parodique de première classe. Ce qu’on a, c’est un film généreux, affectueux, inégal, dont les meilleurs moments, les scènes entre Faris et Hall, quelques parodies bien senties, rappellent douloureusement ce que le reste du film aurait pu être.
Michael Tiddes assure la mise en scène avec le même soin appliqué qu’il mettait sur Cinquante nuances de Black, c’est-à-dire efficacement mais sans génie. Le scénario signé par les cinq Wayans (Marlon, Shawn, Keenen Ivory, Craig, plus Rick Alvarez) pèche par excès d’ambition sur un format trop court. Anna Faris, elle, rappelle à chaque scène qu’elle est une des meilleures comédiennes de sa génération qui n’a jamais eu les rôles qu’elle méritait.
Au fond, ce Scary Movie ressemble à une réunion de lycée : on est content de revoir tout le monde, on rigole par nostalgie autant que par humour, et on rentre chez soi en se demandant ce qu’on aurait pu faire si on avait pris plus de risques. Mais bon, au moins, les Wayans ont récupéré leur couteau. Ce qu’ils en feront au prochain volet sera plus intéressant.
Scary Movie de Michael Tiddes, en salles depuis le 3 juin 2026. Avec Marlon Wayans, Shawn Wayans, Anna Faris, Regina Hall. Durée : 1h35. Distribution : Paramount Pictures France. Note presse : 2,4/5. Score Rotten Tomatoes : 31%.
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