Martin Bourboulon quitte ses mousquetaires et leurs duels à l’épée pour s’attaquer à quelque chose de nettement plus brûlant : Kaboul, août 2021, les talibans à la porte, et un seul gendarme français pour sauver 2 800 personnes. Basé sur une histoire vraie, 13 Jours 13 Nuits est sorti le 27 juin 2025 avec Roschdy Zem en tête d’affiche. Avant de se faire une opinion sur le film, on s’est demandé ce que valait le fait divers. La réponse : beaucoup.
D’Artagnan avait un mousquet, Bida avait un téléphone et des nerfs d’acier
Pour comprendre ce qui se joue dans 13 Jours 13 Nuits, il faut rembobiner jusqu’au 15 août 2021. Ce jour-là, les talibans entrent dans Kaboul. Les troupes américaines s’apprêtent à plier bagage, les ambassades occidentales ferment en catastrophe les unes après les autres, et la ville bascule dans le chaos en l’espace de quelques heures. Une seule ambassade occidentale reste ouverte : celle de France. Et un seul homme en assure encore la sécurité opérationnelle avec une dizaine de policiers : le commandant Mohamed Bida, attaché de sécurité intérieure adjoint depuis 2016.
Bida, c’est pas un personnage de fiction sorti d’une salle de scénario. C’est un flic de carrière, quarante ans dans la police nationale française, envoyé à Kaboul dans le cadre d’une mission diplomatique qui devait se terminer tranquillement. Sauf que l’histoire a décidé autrement. En quelques heures, l’ambassade se retrouve prise d’assaut par des milliers d’Afghans — femmes seules, musiciens, journalistes, familles entières — qui savent très bien ce qui les attend sous le nouveau régime. Et Bida, au lieu d’attendre des ordres, décide de ne pas les attendre.
Le Convoi de la dernière chance (sans Russell Crowe)
L’opération qui s’organise alors — et qui deviendra officiellement l’opération Apagan — tient du coup de force diplomatique autant que du coup de bluff. Bida négocie directement avec les talibans pour obtenir un corridor sécurisé depuis l’ambassade jusqu’à l’aéroport de Kaboul. Des bus, des convois, des checkpoints tenus par ceux-là mêmes dont tout le monde fuit. Pour appuyer les négociations, il s’appuie sur une humanitaire franco-afghane — dont le personnage d’Eva, joué par Lyna Khoudri dans le film, s’inspire largement — maîtrisant les deux langues et connaissant les rouages locaux.
Entre le 15 et le 28 août 2021, c’est-à-dire en treize jours et treize nuits exactement, Bida et son équipe exfiltrent 2 805 personnes. Deux mille huit cent cinq civils afghans et ressortissants français acheminés vers l’aéroport, puis vers la France, sous la menace constante d’une explosion, d’une bavure ou d’un accord qui claque. Un an après les faits, Mohamed Bida raconte tout dans un livre publié chez Denoël, 13 jours, 13 nuits dans l’enfer de Kaboul — qui sert de matériau source à l’adaptation de Bourboulon. Le commandant, depuis retraité, a toutefois refusé de collaborer directement au film. Il avait ses raisons. On peut supposer qu’elles sont bonnes.
« Je n’en suis pas revenu indemne », déclarait Mohamed Bida à AlloCiné en juin 2025, à la sortie du long-métrage. Une phrase qui résume assez bien ce que le film tente de retranscrire — avec les succès et les limites propres à l’exercice.
Bourboulon passe du point d’honneur au point de non-retour
Que Martin Bourboulon, le monsieur derrière les deux volets des Trois Mousquetaires, s’attaque à un sujet pareil, c’est à la fois logique et légèrement casse-gueule. Logique, parce que Bourboulon s’est construit une réputation de cinéaste du spectacle tendu, du budget assumé et de la mise en scène musclée sans pour autant basculer dans le film d’auteur hermétique. Casse-gueule, parce que Kaboul en août 2021, c’est pas une toile de fond neutre. C’est un échec occidental documenté, une débâcle géopolitique que tout le monde a regardée en direct sur son téléphone, et un sujet sur lequel le moindre faux pas vire au film de propagande ou, pire, au tourisme de la misère.
Le budget de production annoncé tourne autour de 30 millions d’euros — raisonnable pour un thriller d’action à vocation internationale, loin des 200 millions d’un blockbuster américain mais suffisant pour reconstituer le chaos de Kaboul avec une certaine crédibilité. Présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2025, le film a reçu un accueil poli mais pas unanime. Les Cahiers du Cinéma y voient surtout « un changement de décor » pour le réalisateur d’Eiffel et des Trois Mousquetaires, ce qui, dit comme ça, ressemble à un compliment mais n’en est pas vraiment un. SensCritique, moins diplomatique, parle d’un « film d’action tendu mais simpliste, qui sacrifie la complexité géopolitique » — critique honnête et pas totalement injuste.
En salles, le démarrage a été modeste : 186 000 entrées la première semaine en France, pour un cumul qui peine à dépasser les 470 000 spectateurs. Pas un désastre, pas un triomphe. Le genre de performance qui fait tiquer les producteurs et dormir les attachés de presse. Le film est ensuite passé sur Canal+ le 30 décembre 2025, ce qui suggère que Pathé n’avait pas grand-chose à espérer côté longue exploitation en salles.

Zem comme armure, Khoudri comme électricité
Ce qui sauve le film de la simple illustration de manuel scolaire — et sur ce point les critiques convergent —, c’est son casting. Roschdy Zem est une tête d’affiche qui a le bon goût de ne jamais la ramener. Il joue Bida avec une économie de gestes qui colle au personnage : un flic du terrain, pas un héros de cinéma qui fait des moues jaw-dropping devant l’explosion. Pas de réplique culte, pas de monologue édifiant. Juste un homme qui avance. Lyna Khoudri, de son côté, apporte ce que la figure du commandant ne peut pas fournir seule : le lien entre deux mondes, deux langues, deux camps — et une vulnérabilité que le scénario exploite intelligemment sans en faire des tonnes. La vraie alchimie du film, c’est eux deux.
Le personnage d’Eva n’est pas la stricte retranscription d’une personne réelle — le scénario, signé Alexandre Smia, a fusionné plusieurs témoignages — mais il incarne quelque chose de plus vrai que nature : des dizaines de Franco-Afghanes qui ont servi d’interfaces humaines pendant ces treize jours, dont les noms ne figureront dans aucun livre d’histoire officiel. C’est peut-être là, en creux, l’hommage le plus sincère du film.
La France au cinéma : enfin un film de guerre qui ose son propre drapeau
Il y a quelque chose de symptomatique dans le fait que ce film existe. Le cinéma français entretient depuis des décennies une relation compliquée avec ses propres opérations extérieures : trop pudique pour les glorifier, trop mal à l’aise pour les critiquer franchement. Forces spéciales en 2011, déjà en Afghanistan, déjà avec le même territoire dramatique, avait tenté le coup avec un résultat similaire : spectacle honorable, profondeur politique en option.
13 Jours 13 Nuits ne prétend pas être Zero Dark Thirty. Il ne prétend pas non plus être un documentaire — même si Bourboulon flirte parfois avec l’esthétique caméra portée du reportage de guerre pour coller au chaos ambiant. Ce qu’il fait, c’est rendre visible une opération que la plupart des Français ont ignorée, portée par un homme qui a tout risqué sans y être obligé. Le film a ses limites. L’histoire vraie, elle, n’en a aucune. Et là-dedans, il n’y avait pas de caméras pour les plans larges.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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