On nous vend The Odyssey comme un événement de civilisation, et sur ce point, Christopher Nolan sait y faire : première superproduction tournée entièrement avec des caméras Imax, casting de monstres sacrés, promesse de grand spectacle à l’ancienne. Sauf que le grand format, lui, reste un club très fermé. Pas assez de salles, pas assez de machines, pas assez de monde pour faire tourner la boutique comme une franchise de fast-food.
Le film débarque cette semaine dans les salles américaines, avec une sortie française qui s’inscrit dans la fenêtre classique d’exploitation des grosses machines hollywoodiennes. Et déjà, la question qui fâche remonte à la surface : pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’écrans Imax 70 mm pour accueillir l’opus ? La réponse tient en une formule presque vexante pour les fans de projection noble : ce n’est pas pratique. Traduction maison : c’est cher, rare, lourd à installer, compliqué à maintenir, et ça n’intéresse qu’une poignée de salles capables d’absorber ce cirque technique.
Il faut dire que Nolan n’a jamais caché son obsession pour le support. Depuis The Dark Knight en 2008, il a fait de l’Imax un argument esthétique autant qu’un bras de fer industriel. Avec Oppenheimer en 2023, le cinéaste a déjà prouvé qu’un film tourné et pensé pour le grand format pouvait devenir un phénomène mondial, avec plus de 950 millions de dollars de box office mondial pour un budget de production d’environ 100 millions. Pas mal pour un biopic atomique de trois heures, hein ? Le message est clair : quand Nolan pousse la machine, le public suit. Mais entre le fantasme et l’infrastructure, il y a un gouffre.
Et c’est précisément là que The Odyssey cesse d’être seulement un film pour devenir un test grandeur nature de l’état du cinéma spectacle en 2026.
Le grand format, ce petit luxe qui coûte un bras
Le 70 mm Imax, on le fantasme comme une cathédrale de lumière, mais dans les faits c’est un artisanat industriel presque archaïque. Les copies sont lourdes, les projecteurs spécifiques, les opérateurs formés au compte-gouttes, et les salles compatibles se comptent en dizaines plutôt qu’en centaines. À l’échelle d’un blockbuster mondial, c’est une goutte d’eau. À l’échelle de la communication, en revanche, c’est de l’or : rareté, prestige, file d’attente, effet collector. Le péché originel du système, c’est qu’il a besoin d’une logistique de dingue pour satisfaire une poignée de spectateurs très motivés.
Le discours autour de The Odyssey joue donc sur deux tableaux. D’un côté, la promesse d’une expérience absolue, presque sacrée, où l’image devient matière et où la salle redevient un lieu de culte. De l’autre, la réalité industrielle d’un format que les exploitants ne peuvent pas multiplier à l’infini sans se tirer une balle dans le pied. On peut bien rêver d’un déploiement massif, mais le cinéma, lui, reste une affaire de rentabilité, de maintenance et de rotation des copies. Le grand format adore faire le malin, mais il a des besoins de diva.

Nolan, ou l’art de transformer la contrainte en mythe
Ce qui est malin chez Nolan, c’est qu’il ne vend jamais seulement un film. Il vend une position dans l’histoire du médium. Avec lui, chaque sortie devient une démonstration : oui, la salle compte encore ; oui, l’image peut encore impressionner ; oui, le public peut encore payer pour voir quelque chose qu’il ne verra pas correctement sur un téléphone posé à l’envers dans le métro. C’est du marketing, évidemment, mais du marketing qui s’habille en manifeste. Et ça, l’équipe de la rédaction adore le détester un peu tout en reconnaissant que ça marche.
Dans The Odyssey, cette logique prend une dimension encore plus spectaculaire. Adapter Homère, c’est déjà convoquer l’Olympe ; le faire avec des caméras Imax, c’est ajouter la pompe technologique à la pompe mythologique. Le film devient alors une machine à fantasmes sur le cinéma lui-même : comment filmer l’ampleur, comment rendre visible la démesure, comment faire sentir au spectateur qu’il est petit, mais pas humilié ? Nolan, depuis longtemps, travaille cette ligne de crête. Il ne raconte pas seulement des histoires, il met en scène la puissance de les raconter dans une salle obscure. Le film parle de son propre dispositif, et c’est là qu’il devient plus intéressant que la simple addition de ses scènes de bataille.
Le club fermé des élus du premier rang
Le plus drôle, ou le plus cruel selon l’humeur, c’est que cette promesse d’immersion totale crée mécaniquement une hiérarchie entre les spectateurs. Tout le monde ne sera pas au premier rang de l’histoire, pour reprendre l’idée qui flotte autour de la sortie. Certains auront la version Imax 70 mm, d’autres une projection standard, d’autres encore un écran numérique très correct mais sans la même densité. Le cinéma a toujours aimé les écarts de perception, mais là, il les exhibe comme une vertu. C’est la vieille logique du luxe : plus c’est rare, plus ça vaut cher, plus ça fait parler.
Matt Damon, Anne Hathaway et le reste du casting participent aussi à cette montée en puissance. Ces têtes d’affiche ne servent pas seulement à vendre des billets, elles garantissent une forme de sérieux à une entreprise qui pourrait sinon passer pour un caprice de technophile millionnaire. Avec eux, The Odyssey prend des allures de superproduction classique, presque de retour aux grandes fresques d’antan, quand les studios misaient sur le spectaculaire pour remplir les salles et faire oublier la télévision. Sauf qu’en 2026, la concurrence ne vient plus d’un petit écran dans le salon, mais d’un océan de contenus disponibles partout, tout le temps. Le vrai combat est là.
Alors oui, il n’y aura pas plus d’écrans Imax 70 mm parce que l’industrie n’est pas structurée pour ça, et parce que le format reste un objet de niche même quand il sert un blockbuster de prestige. Mais c’est peut-être aussi ce qui fait sa force : la rareté fabrique le désir, et Nolan l’a compris mieux que bien des studios. À force de vouloir rendre le cinéma plus grand, on finit par rappeler qu’il est surtout plus fragile qu’on ne le croit. Et ça, franchement, c’est plus excitant qu’un simple record de plus au box office.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




